Cap’artìculu
Banditisme Après le mardi sanglant
Ce mardi 8 novembre, quatre guets-apens criminels se sont succédés en Corse, faisant deux morts et quatre blessés, dont la femme et la fille, âgée de dix ans à peine, d’une des victimes agressée par deux tueurs. Ce paroxysme de violence fait réagir l’opinion, qui relie ces exécutions aux dizaines d’autres qui les ont précédées. Cela finira-t-il enfin ?
Une vingtaine de morts tous les ans, une centaine donc sur les cinq ou six dernières années, sont à mettre au bilan des « guerres du milieu » en Corse. C’est beaucoup, c’est même énorme, et les statistiques de ces assassinats, rapportées à la population, sont effarantes. Confrontés à ce déferlement de violence, les corps institutionnels de l’île restent impuissants. L’Etat mute à tour de bras ses hauts fonctionnaires, l’Assemblée de Corse multiplie les réactions d’indignation sans lendemains, la presse locale enchaîne les « unes » alarmistes, mais rien n’y fait, et surtout, il semble que rien ne soit en mesure d’arrêter une spirale de violence déchaînée, qui va crescendo et qui déstabilise tout un corps social. Tout le monde appelle à mettre fin à cet engrenage, mais l’impuissance est la règle. Même si elles sont parfois rattachées à des « groupes locaux », ces vendettas sanglantes témoignent de la prégnance d’une économie mafieuse qui sévit sur l’île, et dont les intérêts, manifestement, excèdent les limites insulaires. La guerre des clans mafieux est avant tout une guerre pour le contrôle d’intérêts économiques juteux et à court terme. Les tireurs d’aujourd’hui seront les victimes de demain, et la plupart sont aspirés par le flot d’argent sale qui procure aisance matérielle et sentiment de puissance. Dans l’économie noire du banditisme, seul l’argent compte. Il y a donc suffisamment d’argent qui circule ainsi en Corse, et autour de la Corse, pour motiver des dizaines, et même plutôt des centaines de « belligérants », puisqu’une centaine sont déjà décédés de mort violente depuis cinq ou six ans, à s’entretuer sans discontinuer durant des années. C’est là la seule certitude que l’on peut avoir : entre rackets, jeux clandestins, braquages, trafics de drogue, marchés publics véreux, promotions immobilières douteuses et autres formes de délinquance, ce sont des centaines de millions d’euros qui sont brassés tous les ans, en Corse et ailleurs, pour donner à un grand nombre de protagonistes les revenus nécessaires à leur aisance matérielle, et les moyens de les défendre les armes à la main. Face à l’invasion d’investissements troubles et d’argent blanchi ou à blanchir, peu de choses résistent. Pire, les structures de la société organisent elles-mêmes leur vulnérabilité en tolérant les paradis fiscaux qui ne manquent pas à proximité de l’île, ne serait-ce que la Principauté de Monaco. Au gré des « affaires », on constate même que la crème des bandits insulaires brasse des intérêts à Paris dans le contrôle de cercles de jeux, véritables usines à blanchiment autorisées par l’Etat ; entre la Corse et Marseille, ces intérêts ont des ramifications dans le détournement de marchés publics, ce qui suppose des complaisances politiques diversifiées, et on les retrouve jusqu’en Afrique devenue une nouvelle plaque tournante du trafic mondial de cocaïne. La société corse est loin d’être la seule « comptable » de cette économie souterraine. Mais c’est la Corse qui en paye, pour l’essentiel, le prix du sang. La Corse doit-elle donc se résigner à cette économie parallèle dont les débordements coûtent la vie à des dizaines de ses jeunes ? Mais quels moyens a-t-elle pour la combattre ? La commission ad hoc mise en place par l’Assemblée de Corse tourne en rond depuis décembre dernier. Douze mois sont passés, mais rien n’est venu faire barrage, au contraire, cela continue de plus belle. Les « chevaliers blancs » de la juridiction spécialisée de Marseille franchissent régulièrement la ligne jaune des garanties que doit une justice aux citoyens en termes de respect des libertés fondamentales. Or, leurs résultats sont notoirement médiocres, et le climat de non-droit que cela génère finit par aller dans le sens de ceux qu’ils s’imaginaient combattre plus efficacement. Le peuple corse est sommé par les médias parisiens de battre sa coulpe à l’infini pour exorciser ces meurtres à répétition qui endeuillent l’île. Mais quels sont ses moyens pour enrayer ce grand banditisme mondialisé, qui, pour partie, a sa base arrière en Corse ? L’Etat a toute la responsabilité dans cette situation, par son inertie passée qui a toléré que prospère le banditisme au nom de la priorité donnée à la lutte contre le mouvement nationaliste, et par sa complaisance actuelle, sinon bien des situations seraient évitées, telles que des autorisations ministérielles données à des bandits notoires pour ouvrir ou contrôler des cercles de jeux parisiens. Or il semble se cantonner à une action d’observateur, comptant les points entre les factions qui s’affrontent, tout en sachant que le peuple corse, dans son projet national, est la principale victime de cette situation délétère

