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La langue ocitane, nòstre lengatge
"Pour que le Latin ait évolué différemment
au sud et au nord de la Loire, il faut qu'il ait été parlé
par des peuples différents, parlant des langues différentes
avant l'arrivée des romains" Alain Nouvel (Docteur en
Lettres, Maître de Conférence à l'université
de Montpellier). Chacun sait en Europe que le Parlement de Strasbourg a décrété 2001 année des langues d'Europe…de toutes les langues…Et pourtant en France… "Le Français est la seule langue de la République…et donc je refuse que cette école publique soit bilingue" (français / occitan)…telle est, en substance, la pensée profonde exprimée au printemps 2001 par un Inspecteur d'Académie devant des parents d'élèves d'une petite école menacée de fermeture! "L'Occitan n'est que la langue des bergers"…renchérissait avec mépris, naguère sur "France-Inter", un ancien ministre de l'Education Nationale, par ailleurs fort connu dans les milieux de la vulcanologie pour ses démêlés avec feu Haroun Tazzief voici quelques années! La direction du Développement des Médias au ministère de la Culture vient de refuser à une association éditrice d'une publication en "langue dite régionale" la délivrance d'un n° de "commission paritaire de presse" indispensable pour bénéficier du tarif presse de la Poste…sous prétexte que les mentions légales (titre, nom du directeur, etc) "ne figuraient pas sur la publication en langue française"!… On s'offusque sur l'éventuel enseignement de la
langue corse dans les écoles de l'Ile de Beauté…mais
on impose l'anglais aux élèves des écoles primaires
de Toulouse sans que les parents soient invités à donner
leur avis…alors que l'on parle catalan, occitan et castillan à
une ou deux heures de route de la Ville Rose! Les citoyens du Val d'Aran
ne sont-ils pas en capacité, eux, de parler quatre langues? Et pendant ce temps…, en Grande Bretagne, l'autonomie des régions est consolidée; l'Ecosse, l'Irlande, le Pays de Galles sont officiellement bilingues. Quatre langues se côtoient depuis longtemps en Suisse: français, allemand, italien et romanche. En Belgique, le flamand est langue officielle au même titre que le français. Le basque, le catalan et le galicien sont reconnus en Espagne. Le 8 octobre 2000, une grande majorité des Italiens (64,2%) a approuvé par référendum le fédéralisme de la république et la décentralisation des pouvoirs administratifs et financiers… Mais il semble qu'en France la république ait encore les yeux fixés "sur la ligne bleue des Vosges" comme après la guerre de 1870! L'on feint d'ignorer ce qu'écrivait Jean Jaurés le 15 août 1911 (voici 90 ans!) dans "La Dépêche": "Quiconque connaîtrait bien notre languedocien et serait averti par quelques exemples de ses particularités phonétiques qui le distinguent de l'italien, de l'espagnol, du catalan, du portugais, serait en état d'apprendre très vite une de ces langues. […] J'aimerais bien que les instituteurs, dans leurs congrès, mettent la question à l'étude". Nous ajouterons avec la pédagogue Evelyne Charmeux que "la langue régionale est à la fois le centre et le cœur du patrimoine, propre à la région, qui donne à l'enfant ses racines et son identité. […] Ajouter l'occitan aux ressources langagières de l'enfant dès le début de l'école, c'est favoriser l'acquisition des langues étrangères ou anciennes qu'ils auront à apprendre plus tard. D'autre part l'occitan à l'école va fonctionner comme une langue de référence…et va aider à mieux maîtriser le français." Ceci dit, quelle est donc l'origine de l'occitan? Il est courant d'entendre dire que l'occitan est une langue romane issue directement du latin…comme le français! Mais s'il existe deux langues très différentes séparées, en gros, par la Loire, cela ne signifie-t-il pas aussi que le latin dont elles sont issues était parlé par des peuples différents entre le nord et le sud? Des peuples qui parlaient donc des langues propres à
chacun d'eux… comme le constatera d'ailleurs un certain Jules César
dans ses mémoires de guerre où il écrit:"Tous
ces peuples différent entre eux par le langage, les coutumes, les
lois". Nous sommes donc bien loin ici de "la Gaule" une
et indivisible enseignée aux petits catalans et occitans, basques
et canaques, algériens et vietnamiens, réunionnais et autres
martiniquais qui auraient tous eu, chacun le sait, Astérix et Obélix
comme ancêtres communs!… Ainsi donc en étudiant le peuplement de l'Occitanie
depuis la Préhistoire, l'on peut comprendre d'une manière
évidente pourquoi la langue de l'empire romain, le latin, a évolué
vers l'occitan au sud, tandis que le nord peuplé de celto-germains
romanisés voyait la naissance des dialectes français. Le peuplement de l'Occitanie par l'homme…et la
femme remonte à plus d'un million d'années. Les vestiges
paléolithiques les plus anciens ont été repérés
en Auvergne. L'homme de Tautavel (en Catalunya nord) a 450 000 ans. Quant
à la première représentation de la femme européenne,
c'est une jeune gasconne des Landes, la Dame de Brassempouy, qui porte
fièrement ses 23 000 ans sur de l'ivoire de mammouth! C'est du Moyen-Orient que nous est venu notre ancêtre direct l'homo sapiens, un artiste complet: musicien et danseur, peintre, graveur et sculpteur…comme en attestent les fresques et autres chefs-d'œuvre découverts à Niaux, Lascaux, Le Mas d'Azil, Pech Merle et autres grottes Chauvet ou Cosquer. Mais voici que vers 10 000 ans avant. J-C., avec la fonte
des derniers glaciers (dits de Würm) ces peuples remontèrent
vers le nord de l'Europe en suivant les troupeaux de rennes, base de leur
nourriture. Quelques rares populations restèrent en Occitanie et
s'adaptèrent au radoucissement du climat qui va changer bientôt
radicalement leur manière de vivre, comme on le constatera au Mas
d'Azil en Ariège. Parallèlement, des peuples originaires d'Europe Centrale, des brachycéphales, à l'aspect différent des précédents, peupleront quelques plateaux des Alpes, des Pyrénées et du Massif auvergnat. Ces deux peuplements seront attestés bien plus tard au nord de
la Loire, mais en nombre notablement moins important. B -…aux peuples de la Protohistoire Vers 2800 ans av. J-C., nous voici à l'époque
proto-historique qui verra se développer les civilisations des
métaux (cuivre; bronze; fer) et l'établissement en Occitanie
de peuples et de civilisations très importants, qui vont marquer
définitivement le sud de la France actuelle par leurs caractéristiques
et leurs langues et qui feront ainsi la différence avec le nord. Ce peuplement divers de l'Occitanie protohistorique (avec ses langues différentes) explique d'une part l'émergence future de deux ensembles de langues romanes de part et d'autre de la Loire (langues d'oc et langues d'oil) mais aussi la constitution de dialectes à l'intérieur de la langue occitane, comme le gascon en Aquitaine et le languedocien à l'Est de la Garonne. Enfin derniers arrivés pour cette période:
des Indo-Européens venus du nord de l'Europe pénètrent
dans le Bassin Parisien qu'ils vont fortement marquer. Ce sont les fameux
Celtes dont les derniers (connus sous le nom de "gaulois") n'atteindront
les régions occitanes que vers le 3° s. av. J-C. On ne peut
pas dire que ces Celtes, mis à part une certaine domination politique,
aient supplanté les civilisations antérieures d'Occitanie. Très vite après, dès le 2° siècle avant J-C., voici la République romaine qui s'empare, "manu militari", de la Provence et du Languedoc jusqu'à Toulouse qui deviennent la "Provincia Romana" avec Narbonne pour capitale. Le reste de l'Occitanie sera conquis au siècle suivant par les troupes de Crassus et de César en même temps que le nord de la Loire. Le latin, langue des vainqueurs, va dès lors s'imposer progressivement aux peuples conquis, mais ce sera le latin des soldats, des colons et des marchands, non celui, littéraire, de Cicéron. On peut penser que, comme ce sera le cas après la conquête francienne de l'Occitanie, les vaincus utiliseront toujours leurs langues ancestrales à côté de celle des conquérants. Au V° s. après J-C., de nouveaux peuples d'origine
balte (Goths) et germanique (Francs) s'installent dans l'Ouest de l'Europe
au moment où s'écroule l'empire romain d'Occident. En Occitanie
voici donc les Wisigoths qui fondent un Etat de la Loire au sud de l'Espagne
avec Toulouse pour capitale. Ainsi la civilisation de l'Antiquité gréco-romaine se maintiendra confortablement au sud de la Loire alors qu'elle s'affaiblira au nord au contact de la domination franque qui va s'affirmer durant tout le Haut Moyen Age. Dans ce contexte, le latin va se maintenir dans le milieu de l'Eglise et des Lettres, mais le peuple, lui, parlera de plus en plus un "latin de cuisine" altéré par les langues ancestrales. On va donc arriver à une langue parlée qu'on appellera "romane"; il en sera de même en Italie et dans le nord de la Loire. Mais dans ces deux dernières régions ainsi que dans la péninsule ibérique où domine une civilisation arabo-berbère, les parlers romans tardent à constituer une véritable langue de civilisation. L'Occitanie, de par sa situation géographique à l'extrémité sud-ouest de l'Europe, a vu se fixer un grand nombre de peuples qui ont apporté chacun sa langue et sa civilisation propres sans faire table rase des acquis précédents, contrairement à ce qui a pu se passer parfois au nord de la Loire. Ici les différentes civilisations ont pu se confondre
pour déboucher vers le IXe siècle sur une langue nouvelle
parfaitement constituée et une civilisation promise à un
plein épanouissement dans une Europe débarrassée
des grandes invasions. L'Occitan était né et allait devenir,
selon le mot de Dante, "la langue vivante de la poésie". II - Heurs et malheurs de l'Occitan : du Xème siècle à la Révolution …"La langue d'Oc dans laquelle les usagers
de la langue vivante se sont exercés les premiers à la poésie,
est une langue des plus parfaites et aux sonorités des plus denses…"Dante
(né à Florence en 1265, mort à Ravenne en 1321) A - Une langue majeure de l'Occident médiéval
De Guilhem IX d'Aquitaine né en 1071 à
Guiraud Riquier mort en 1300, ils sont plus de trois cents poètes-troubadours
qui ont célébré en langue d'Oc non seulement l'amour
courtois mais aussi leur révolte contre l'église et les
clercs perfides dans les "sirventes": poèmes satiriques
où s'expriment avec force leur colère et leur indignation.
Pour s'en convaincre, il suffit de lire ces quelques vers de Pèire
Cardenal, troubadour du Velay, retranscrits par H. Gougaud: L'occitan est parlé dans la plupart des cours
d'Europe où les troubadours sont reçus avec les plus grands
honneurs. Le renom de l'occitan est tel que les plus grands esprits de
l'époque tels Dante ou Petrarque ne dédaignent pas de l'utiliser
pour écrire certaines de leurs œuvres. Dante hésita
même quelques temps pour écrire la "Divine Comédie",
pour savoir s'il l'écrirait en Provençal ou en Toscan. Nombreux sont les documents rédigés en occitan conservés aussi bien aux archives départementales de Haute-Garonne qu'à celles de Toulouse. Qu'il s'agisse d'actes notariés, des règlements émanant des autorités capitulaires ou des chartes de coutumes concernant de nombreuses communautés. Nous citerons entre autres celles de Montsaunès, du Fousseret, de Saint-Félix, de Villemur en Haute-Garonne, ou celles d'Ambialet dans le Tarn. L'occitan est enfin la langue des chroniqueurs. Ainsi,
"La Cançon de la Crozada", vaste fresque historique de
près de 10 000 vers, nous conte les malheurs survenus au "Midi"
lors de la "Croisade contre les Albigeois". Ce témoignage
précieux nous montre l'engagement complet de l'auteur auprès
du peuple d'Occitanie. B-Vers un véritable alignement La victoire des Croisés français et le rattachement forcé à la couronne de France du Comté de Toulouse en 1271 explique sans aucun doute le début du déclin de l'Occitan comme langue écrite, au profit d'une langue d'Oil: le francien des rois de France. Peu à peu tout particularisme de la Civilisation d'Occitanie tend à disparaître. Symbole de la puissance comtale, la monnaie raimondine est remplacée par la monnaie royale. En 1306 les Juifs sont chassés de Toulouse, comme ils le sont dans tout le royaume de France. On peut parler alors d'un véritable alignement. Certes la langue occitane ne disparaît pas. Elle continue à être parlée par le peuple et les notables. C'est toujours la langue des troubadours qui fondent en 1324 les "Jeux Floraux". Mais au fur et à mesure que s'affirme l'emprise royale sur le "Midi", l'Occitan perd progressivement son statut de langue administrative au profit du français. C'est ainsi qu'en 1444, à la fin des guerres de Cent Ans, lorsque Charles VII institue officiellement le Parlement de Toulouse, les premiers arrêts sont rédigés non en occitan mais en français. De même au siècle suivant, les Protestants particulièrement nombreux et actifs dans nos régions occitanes contribuent pour une large part à l'expansion du français puisqu'ils utilisent une bible traduite en français. Cependant, si la langue du roi de France a tendance à se répandre et commence à s'imposer comme langue écrite, l'immense majorité de la population ne parle et ne comprend que l'occitan. C'est pourquoi, nombreux sont encore les actes officiels concernant la vie publique, surtout en milieu rural, qui continuent à être rédigés en occitan. C'est le cas de très nombreux compoix (cadastres)
du XVIe siècle…comme celui de Mondouzil (1540) en Haute-Garonne.
C'est aussi le cas de ce traité de "Lies et passeries"
conclu au Pla d'Arrem, dans les Pyrénées, dans l'actuelle
commune de Fos, entre les habitants des deux versants des Pyrénées
qui s'engagent solennellement à continuer à commercer et
à franchir les frontières avec leurs troupeaux, quelles
que soient les relations entre le roi de France et le roi d'Espagne. Ce
qui témoigne, entre parenthèses, d'une singulière
indépendance d'esprit de la part des montagnards pyrénéens. C-Normalisation du français, résistance de l'occitan Cependant, au XVI° siècle, le français s'impose comme langue administrative au détriment de l'occitan et du latin. Au fur et à mesure que passent les années, les documents occitans se font de plus en plus rares, et lorsqu'en 1539, François 1er avec l'ordonnance de Villers- Cotterêt impose définitivement le français comme langue administrative dans tout le royaume, il faut reconnaître que la plupart des actes publics étaient déjà rédigés en français (notamment les actes notariés). Reconnaissons d'ailleurs que cette ordonnance vise davantage le latin qui continue à être largement employé comme langue administrative par l'administration écclésiastique que les langues régionales en général et l'occitan en particulier. Une chose est sûre en tout cas, au XVII° et au XVIII° siècles, il est pratiquement impossible de trouver un seul texte administratif rédigé en langue d'Oc. Tous les documents, aussi bien ceux qui émanent du pouvoir royal que des autorités provinciales ou locales et même ecclésiastiques (comme les comptes-rendus de visites pastorales) sont rédigés en "langage maternel et françoys et non autrement", ainsi qu'il est stipulé dans l'ordonnance. Finalement, la seule trace de l'occitan dans les documents officiels se situe au niveau des termes techniques, noms de métiers, d'objets, d'outils…etc. Ainsi dans les "Rôles de capitation" de 1695, les professions exercées par les chefs de famille sont souvent indiqués en occitan: fustier (charpentier), fayssier (porte-faix), mazelier (boucher), jougatier (fabricant de jougs)…etc. De même dans les actes notariés: contrats de mariage, baux à besogne, inventaires après décès, les exemples de termes techniques en occitan sont particulièrement abondants. Mais si l'occitan a disparu comme langue officielle et administrative, il n'en continue pas moins à être la seule langue parlée par la population du "Midi" et c'est encore une langue littéraire de tout premier plan avec notamment le poète toulousain Godolin (Goudouli). Dans les campagnes, les curés prêchent en
occitan. On récite des prières en langue d'Oc pour conjurer
le mauvais sort comme celle citée par l'instituteur de Tramesaygues
en 1885 dans sa monographie. Ainsi, jusqu'à la Révolution, l'Occitan est véritablement la langue du peuple et le français n'est guère compris et parlé que par les classes aisées de la population de nos régions.
"nul acte public ne pourra […] être écrit qu'en langue française" Convention Nationale (2 thermidor An II) Nous avons vu dans les pages précédentes que, jusqu'à la Révolution, l'Occitan reste la langue du peuple, parlée par l'immense majorité des habitants du Sud de la Loire et que le Français n'est guère compris et parlé que par les classes aisées de la population. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, à la
veille de la Révolution, on voit à Toulouse plusieurs cahiers
de doléances rédigés en "patois" languedocien
tel que celui de "Mikèl Bourrèl, cultivadou de la parroquio
de Sen-Sarni" ainsi que celui de "Las femnos de Toulouso"
ou celui de "Las filhos de serbici de la bilo de Toulouso".
Il s'agit bien sûr de faux cahiers de doléances qui s'inspirent
dans une très large mesure des cahiers officiels. A- L'Occitan, langue de la démocratie directe Avec la Révolution, l'Occitan devient tout naturellement la langue d'une certaine démocratie directe. Celle que l'on utilise par exemple lorsque l'on s'adresse au peuple. Ainsi, le jour de la fête de la Fédération, le père Hyacinthe Sermet, carme déchaussé qui deviendra l'évêque constitutionnel de Toulouse, harangue "en patois" la population de Saint-Geniès-Bellevue, rassemblée sur la place du village. Dans les assemblées populaires, nombreuses sont
les interventions de citoyens qui se font soit en Gascon soit en Languedocien.
De février 1791 à juillet 1792, devant la société
populaire toulousaine, "les amis de la Constitution", nous avons
relevé une dizaine de discours en Occitan qui suscitent chaque
fois, nous dit-on, un enthousiasme indescriptible parmi les participants. A Paris, il existe même une agence dirigée par un nommé Dugas, originaire du Tarn, rédacteur en chef du journal de Barère, "Le Point du Jour", qui s'est spécialisée dans la traduction en "patois" des textes de lois et décrets pour les trente départements du Midi de la France. Ainsi, comme nous pouvons le constater, la Révolution au départ, au lieu de manifester une hostilité à l'égard des idiomes régionaux, n'hésite pas à les utiliser pour faire passer ses idées. C'est d'ailleurs pour elle une nécessité dans la mesure où elle veut toucher les couches les plus modestes de la population. Cependant, tous les Révolutionnaires sont loin
de partager cette complaisance à l'égard des idiomes régionaux.
On voit, en effet, poindre dès le début de la Révolution
un état d'esprit différent. Ainsi tandis que l'abbé
Grégoire adresse un questionnaire relatif "aux patois et aux
mœurs des gens de la campagne" à un certain nombre de
correspondants dans le pays pour lui permettre de rédiger un rapport,
le 10 septembre 1790, dans un discours célèbre prononcé
devant l'Assemblée Nationale, Talleyrand, député
du clergé d'Autun, constatant qu'il subsiste en France une foule
de dialectes corrompus, derniers vestiges de la féodalité,
déclare que "la langue de la constitution et des lois sera
enseignée à tous". Ce qui dénote une volonté
très claire, pour le nouveau régime, d'imposer la langue
française à l'ensemble du pays. Quelques années plus tard, en 1793, avec l'aggravation de la situation tant extérieure qu'intérieure et l'arrivée au pouvoir des Montagnards, on assiste à une radicalisation des idées dans ce domaine. Non seulement la République propagera la langue française, mais elle combattra par tous les moyens les idiomes locaux. Il s'agit là d'une politique nouvelle dont on peut suivre les différentes étapes. Le 27 janvier 1794, dans un discours célèbre devant la Convention, Barère, député des Hautes-Pyrénées, déclare que la langue d'un peuple libre doit être la même pour tous: "Le Fédéralisme et la superstition parlent Breton!". Le 16 Prairial An II, l'abbé Grégoire présente son rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les "patois" et d'universaliser l'usage de la langue française… dans lequel on constate que le Français n'est parlé que dans quinze départements autour de Paris. Sur le reste du territoire national, on dénombre pas moins de trente patois et idiomes différents qui sont utilisés. Et, il n'y a pas moins de six millions de Français, dans les campagnes qui ignorent complètement la langue "de la patrie". Pour pallier cette déficience, le 28 Prairial an II, un décret du Comité de Salut Public ordonne le "prompt établissement d'un instituteur de langue française dans chaque commune de campagne des départements où les habitants sont dans l'habitude de s'exprimer, je cite, "dans une langue étrangère"!!!… La mission de ces instituteurs sera double: "enseigner chaque jour la langue française et la déclaration des droits de l'Homme; et, chaque décadé, faire lecture au peuple des lois de la République, en les traduisant vocalement". Le 2 Thermidor An II, enfin, sur proposition de Merlin
de Douai, la Convention Nationale décrète qu'à compter
de ce jour "nul acte public ne pourra dans quelque partie que ce
soit du territoire de la République être écrit qu'en
langue française". L'armée qui en obligeant les hommes à quitter leur pays pour de longues années, en les mêlant à des gens venus d'ailleurs, ne peut que les entraîner à apprendre la langue de la patrie. N'oublions pas en effet que les ordres donnés aux soldats sont en Français. En 1798, la loi Jordan instituant la conscription obligatoire pour tous les jeunes gens de 20 à 25 ans, on peut désormais espérer que tous les jeunes Français obligés d'accomplir leur service militaire apprendront la langue de la nation. Mais cette politique voulue par le pouvoir central se
heurte à de nombreuses résistances. Les désertions
sont nombreuses et beaucoup de conscrits manquent à l'appel. Ainsi
à Cintegabelle (Haute-Garonne), sur 32 conscrits appelés,
4 seulement se présentent. Ce sont d'ailleurs ces déserteurs
qui vont constituer le gros des bataillons de la Contre-Révolution,
lors de l'insurrection royaliste de l'An VII, dans la région toulousaine. C- L'école et les "patois" Faute de moyens financiers et de personnes qualifiées, l'école ne peut s'implanter efficacement que dans les villes et les gros bourgs où elle est fréquentée par une minorité d'enfants appartenant aux couches les plus aisées de la population. Tout comptes faits, le taux d'alphabétisation demeure peu élevé dans les villes. Dans les campagnes, il est tout à fait infime. Il suffit pour s'en convaincre de consulter les signatures de conjoints au bas des actes de mariage, sur les registres d'Etat-civil. Ainsi, en 1809 dans l'arrondissement de Toulouse, on ne compte que 8,7% de la population sachant lire et écrire le français.
Cette constatation est confirmée la même année par l'enquête de Victor Durruy qui nous apprend que sur 578 communes du département de la Haute-Garonne, 547 ne parlent quotidiennement que l'Occitan. Pour ce qui est des enfants de 7 à 13 ans, à
peine plus du tiers, 34,9% savent parler et écrire le français.
16,2% ne savent ni le parler ni l'écrire. Peut-être même
ne le comprennent-ils pas? Lorsqu'un instituteur comme Antonin Perbosc, maître d'école à Comberouger en Tarn-et-Garonne, conscient de la richesse de la langue et de la culture occitanes, pratique avec ses élèves une pédagogie active qui consiste à organiser des enquêtes ethnologiques, il reçoit aussitôt de ses supérieurs hiérarchiques les plus vives remontrances. Le 3 décembre 1890, l'Inspecteur d'Académie du Tarn-et-Garonne lui envoie une lettre dans laquelle on peut lire: "Je vous rappelle l'article 15 du règlement au terme duquel le Français est seul en usage dans l'école. Je vous invite donc à ne plus donner de devoirs patois à vos élèves". Nous avons cependant la preuve que beaucoup d'instituteurs, loin d'être opposés à l'usage du "patois", l'utilisent à l'école pour apprendre l'orthographe. Dans les monographies d'instituteurs conservées aux archives de la Haute-Garonne, beaucoup font l'éloge du "patois" parlé dans leur commune. C'est le cas notamment de l'instituteur de Cabanac, dans le canton de Cadours, qui déclare que dans son village on parle, je cite: "La langue mélodieuse du Toulousain, l'ancienne langue d'Oc et du patois gascon. Il est énergique, expressif, riche, parfois très doux, toujours harmonieux, plein de grâce et de naïveté, et se prête facilement à un dialogue caustique et spirituel. Comme l'italien, il a de nombreux diminutifs qui donnent tant de rapidité au discours et tant de précision aux idées. Il a une harmonie imitative sans égale". Nous avons là, un témoignage indéniable
de l'attachement des instituteurs à l'Occitan qui est leur langue
maternelle pour la plupart d'entre eux. [ Ancien élève du
Lycée Ingres de Montauban dans les années 50, j'ai eu la
chance de connaître deux enseignants remarquables, disciples d'Antonin
Perbosc: l'un (Mr Gayraud) instituteur pour la 7° (à l'époque
le lycée allait de la 11° à la terminale!) et l'autre
(Mr Hinard) professeur de Lettres en 5°, qui nous apprenaient le français
à partir de l'occitan et du latin… et en chantant des airs
connus sur lesquels ils mettaient des paroles dans ces langues! méthode
active s'il en fut! (Jòrdi Labouysse) ] Ainsi, nous pouvons affirmer que jusqu'à la guerre de 1914/1918, malgré la volonté du pouvoir central, l'Occitan reste profondément enraciné dans les villes et les campagnes de nos régions occitanes. Même à Toulouse où la population a considérablement augmenté et où des habitants nouveaux sont arrivés, c'est l'Occitan qui est le plus communément parlé. Il est vrai que cela n'a rien d'étonnant dans la mesure où les nouveaux arrivants viennent la plupart du temps des campagnes environnantes ou des départements voisins comme l'Ariège ou le Gers. Gilbert FLOUTARD Voici deux articles de Jean Jaurès écrits
en 1911, prônant l’intérêt du bilinguisme : L'Education Populaire et les "patois" Il y a un an, dans le loisir d’esprit de nos vacances parlementaires, j’avais discuté la thèse de ceux qui croient pouvoir ressusciter en France une civilisation méridionale autonome et faire de la langue et de la littérature du Languedoc et de la France un grand instrument de culture. J’avais établi, je crois, qu’il y a là une grande part de chimère, que la langue et la littérature de la France étaient désormais et seraient de plus en plus pour tous les Français le moyen essentiel de civilisation, qu’au demeurant l’entreprise méridionale n’avait pas le caractère « populaire » et spontané qu’on affectait d’y voir ; qu’elle était pour une large part l’œuvre préméditée de bourgeois cultivés, pénétrés des lettres classiques, et qui avaient retrouvé et ranimé, par érudition autant que par inspiration des sources longtemps endormies ; j’ajouterai qu’au demeurant la création littéraire de ces hommes était souvent raffinée, plus large et virgilienne, mais de forte tradition païenne avec Fourès ; amoureuse, vivante, et passionnée mais de tour et de souvenir hellénique chez Aubanel ; et que seuls ceux qui connaissaient les grands chemins battus du Parnasse et de l’Olympe pouvaient goûter tout le charme de ces sentiers sinueux de la poésie méridionale qui courent en feston le long des grandes routes glorieuses. Mais je disais aussi avec une force de conviction qui
ne fait que s’accroître que ce mouvement du génie méridional
pouvait être utilisé pour la culture du peuple du Midi. Pourquoi
ne pas profiter de ce que la plupart des enfants de nos écoles
connaissent et parlent encore ce que l’on appelle d’un nom
grossier « le patois ». Ce ne serait pas négliger le
français : ce serait le mieux apprendre, au contraire, que de le
comparer familièrement dans son vocabulaire, sa syntaxe, dans ses
moyens d’expression, avec le languedocien et le provençal.
Ce serait, pour le peuple de la France du Midi, le sujet de l’étude
linguistique la plus vivante, la plus familière, la plus féconde
pour l’esprit. Il faut apprendre aux enfants la facilité des passages et leur montrer par delà la barre un peu ensablée, toute l’ouverture de l’horizon. J’aimerais bien que les instituteurs, dans leurs Congrès, mettent la question à l’étude. C’est de Lisbonne que j’ai écrit ces lignes, au moment de partir pour un assez lointain voyage, où je retrouverai d’ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, le génie latin en plein épanouissement. C’est de la pointe de l’Europe latine que j’envoie à notre France du Midi cette pensée filiale, cet acte de foi en l’avenir, ces vœux de l’enrichissement de la France totale par une meilleure mise en œuvre des richesses du Midi latin. Jean Jaurès « La Dépêche » – 15 août 1911 Méthode comparée Ce qui est vrai du basque est vrai du breton. Ce serait une éducation de force et de souplesse pour les jeunes esprits ; ce serait aussi un chemin ouvert, un élargissement de l’horizon historique. Mais comme cela est plus vrai encore et plus frappant pour nos langues méridionales, pour le limousin, le languedocien, le provençal ! Ce sont, comme le français, des langues d’origine latine, et il y aurait le plus grand intérêt à habituer l’esprit à saisir les ressemblances et les différences, à démêler par des exemples familiers les lois qui ont présidé à la formation de la langue française du Nord et de la langue française du Midi. Il y aurait pour les jeunes enfants, sous la direction de leurs maîtres, la joie de charmantes et perpétuelles découvertes. Ils auraient aussi un sentiment plus net, plus vif, de ce qu’a été le développement de la civilisation méridionale, et ils pourraient prendre goût à bien des œuvres charmantes du génie du Midi, si on prenait soin de les rajeunir un peu, de les rapprocher par de très légères modifications du provençal moderne et du languedocien moderne. Même sans étudier le latin, les enfants verraient apparaître sous la langue française du Nord et sous celle du Midi, et dans la lumière même de la comparaison, le fonds commun de latinité, et les origines profondes de notre peuple de France s’éclaireraient ainsi, pour le peuple même, d’une pénétrante clarté. Amener les nations et les races à la pleine conscience d’elles-mêmes est une des plus hautes œuvres de civilisation qui puissent être tentées. De même que l’organisation collective de la production et de la propriété suppose une forte éducation des individus, tout un système de garanties des efforts individuels et des droits individuels, de même la réalisation de l’unité humaine ne sera féconde et grande que si les peuples et les races, tout en associant leurs efforts, tout en agrandissant et complétant leur culture propre par la culture des autres, maintiennent et avivent dans la vaste Internationale de l’humanité, l’autonomie de leur conscience historique et l’originalité de leur génie. J’ai été frappé de voir, au
cours de mon voyage à travers les pays latins, que, en combinant
le français et le languedocien, et par une certaine habitude des
analogies, je comprenais en très peu de jours le portugais et l’espagnol.
J’ai pu lire, comprendre et admirer au bout d’une semaine
les grands poètes portugais. Dans les rues de Lisbonne, en entendant
causer les passants, en lisant les enseignes, il me semblait être
à Albi ou à Toulouse. Jean Jaurès "Revue de l'Enseignement
Primaire" - 15 octobre 1911
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