La langue ocitane, nòstre lengatge


I - Son origine

"Pour que le Latin ait évolué différemment au sud et au nord de la Loire, il faut qu'il ait été parlé par des peuples différents, parlant des langues différentes avant l'arrivée des romains" Alain Nouvel (Docteur en Lettres, Maître de Conférence à l'université de Montpellier).

Chacun sait en Europe que le Parlement de Strasbourg a décrété 2001 année des langues d'Europe…de toutes les langues…Et pourtant en France…

"Le Français est la seule langue de la République…et donc je refuse que cette école publique soit bilingue" (français / occitan)…telle est, en substance, la pensée profonde exprimée au printemps 2001 par un Inspecteur d'Académie devant des parents d'élèves d'une petite école menacée de fermeture!

"L'Occitan n'est que la langue des bergers"…renchérissait avec mépris, naguère sur "France-Inter", un ancien ministre de l'Education Nationale, par ailleurs fort connu dans les milieux de la vulcanologie pour ses démêlés avec feu Haroun Tazzief voici quelques années!

La direction du Développement des Médias au ministère de la Culture vient de refuser à une association éditrice d'une publication en "langue dite régionale" la délivrance d'un n° de "commission paritaire de presse" indispensable pour bénéficier du tarif presse de la Poste…sous prétexte que les mentions légales (titre, nom du directeur, etc) "ne figuraient pas sur la publication en langue française"!…

On s'offusque sur l'éventuel enseignement de la langue corse dans les écoles de l'Ile de Beauté…mais on impose l'anglais aux élèves des écoles primaires de Toulouse sans que les parents soient invités à donner leur avis…alors que l'on parle catalan, occitan et castillan à une ou deux heures de route de la Ville Rose! Les citoyens du Val d'Aran ne sont-ils pas en capacité, eux, de parler quatre langues?

Et pendant ce temps…, en Grande Bretagne, l'autonomie des régions est consolidée; l'Ecosse, l'Irlande, le Pays de Galles sont officiellement bilingues. Quatre langues se côtoient depuis longtemps en Suisse: français, allemand, italien et romanche. En Belgique, le flamand est langue officielle au même titre que le français. Le basque, le catalan et le galicien sont reconnus en Espagne. Le 8 octobre 2000, une grande majorité des Italiens (64,2%) a approuvé par référendum le fédéralisme de la république et la décentralisation des pouvoirs administratifs et financiers…

Mais il semble qu'en France la république ait encore les yeux fixés "sur la ligne bleue des Vosges" comme après la guerre de 1870! L'on feint d'ignorer ce qu'écrivait Jean Jaurés le 15 août 1911 (voici 90 ans!) dans "La Dépêche": "Quiconque connaîtrait bien notre languedocien et serait averti par quelques exemples de ses particularités phonétiques qui le distinguent de l'italien, de l'espagnol, du catalan, du portugais, serait en état d'apprendre très vite une de ces langues. […] J'aimerais bien que les instituteurs, dans leurs congrès, mettent la question à l'étude".

Nous ajouterons avec la pédagogue Evelyne Charmeux que "la langue régionale est à la fois le centre et le cœur du patrimoine, propre à la région, qui donne à l'enfant ses racines et son identité. […] Ajouter l'occitan aux ressources langagières de l'enfant dès le début de l'école, c'est favoriser l'acquisition des langues étrangères ou anciennes qu'ils auront à apprendre plus tard. D'autre part l'occitan à l'école va fonctionner comme une langue de référence…et va aider à mieux maîtriser le français."

Ceci dit, quelle est donc l'origine de l'occitan? Il est courant d'entendre dire que l'occitan est une langue romane issue directement du latin…comme le français! Mais s'il existe deux langues très différentes séparées, en gros, par la Loire, cela ne signifie-t-il pas aussi que le latin dont elles sont issues était parlé par des peuples différents entre le nord et le sud?

Des peuples qui parlaient donc des langues propres à chacun d'eux… comme le constatera d'ailleurs un certain Jules César dans ses mémoires de guerre où il écrit:"Tous ces peuples différent entre eux par le langage, les coutumes, les lois". Nous sommes donc bien loin ici de "la Gaule" une et indivisible enseignée aux petits catalans et occitans, basques et canaques, algériens et vietnamiens, réunionnais et autres martiniquais qui auraient tous eu, chacun le sait, Astérix et Obélix comme ancêtres communs!…

Les linguistes connaissent bien le phénomène naturel d'évolution d'une langue extérieure au contact d'une langue "indigène". Lorsque les sons de l'une sont suffisamment transformés par les sons de l'autre, l'on assiste à l'émergence progressive d'une nouvelle langue.

Ainsi donc en étudiant le peuplement de l'Occitanie depuis la Préhistoire, l'on peut comprendre d'une manière évidente pourquoi la langue de l'empire romain, le latin, a évolué vers l'occitan au sud, tandis que le nord peuplé de celto-germains romanisés voyait la naissance des dialectes français.


A - Des peuples préhistoriques…

Le peuplement de l'Occitanie par l'homme…et la femme remonte à plus d'un million d'années. Les vestiges paléolithiques les plus anciens ont été repérés en Auvergne. L'homme de Tautavel (en Catalunya nord) a 450 000 ans. Quant à la première représentation de la femme européenne, c'est une jeune gasconne des Landes, la Dame de Brassempouy, qui porte fièrement ses 23 000 ans sur de l'ivoire de mammouth!

C'est du Moyen-Orient que nous est venu notre ancêtre direct l'homo sapiens, un artiste complet: musicien et danseur, peintre, graveur et sculpteur…comme en attestent les fresques et autres chefs-d'œuvre découverts à Niaux, Lascaux, Le Mas d'Azil, Pech Merle et autres grottes Chauvet ou Cosquer.

Mais voici que vers 10 000 ans avant. J-C., avec la fonte des derniers glaciers (dits de Würm) ces peuples remontèrent vers le nord de l'Europe en suivant les troupeaux de rennes, base de leur nourriture. Quelques rares populations restèrent en Occitanie et s'adaptèrent au radoucissement du climat qui va changer bientôt radicalement leur manière de vivre, comme on le constatera au Mas d'Azil en Ariège.


A ce moment, vers 6 000 ans av. J-C., vont arriver, eux-aussi d'Orient (Mésopotamie, Syrie…), des méditerranéens dolichocéphales qui vont peupler fortement l'Occitanie…mais aussi l'Afrique du Nord, ce qui donnera à tout l'Ouest de la Méditerranée un fond de peuplement commun que l'on peut constater aujourd'hui encore. Est-ce la raison pour laquelle des écrivains français fort connus tinrent des propos plus ou moins racistes sur les occitans?

Ainsi Huysmans: "Ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d'ail, qui ne sont pas du tout français mais des espagnols et des italiens…"; ou encore Michelet (l'inspirateur de nos manuels d' "Histoire de France"!) qui dénigre les "sudistes" en ces termes: "danses et costumes mauresques, figures sarrasines…les mangeurs d'ail, d'huile et de figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une autre Judée"…Sans commentaire!

Quoi qu'il en soit, ces nouveaux peuples implanteront ici un mode de vie totalement différent du Paléolithique. C'est ce que l'on appelle la "Révolution Néolithique", avec l'apparition de l'agriculture, de l'élevage, de la domestication des animaux comme le chien, de la poterie, des premiers villages, de la "propriété" du sol…et aussi avec le développement des conflits armés!

Parallèlement, des peuples originaires d'Europe Centrale, des brachycéphales, à l'aspect différent des précédents, peupleront quelques plateaux des Alpes, des Pyrénées et du Massif auvergnat.

Ces deux peuplements seront attestés bien plus tard au nord de la Loire, mais en nombre notablement moins important.

B -…aux peuples de la Protohistoire

Vers 2800 ans av. J-C., nous voici à l'époque proto-historique qui verra se développer les civilisations des métaux (cuivre; bronze; fer) et l'établissement en Occitanie de peuples et de civilisations très importants, qui vont marquer définitivement le sud de la France actuelle par leurs caractéristiques et leurs langues et qui feront ainsi la différence avec le nord.

Un touriste parisien qui aurait traversé l'Occitanie durant le premier millénaire avant J-C. aurait pu rencontrer des Ligures en Provence et des Ibères en Languedoc-Roussillon (deux peuples méditerranéens aux brillantes civilisations d'origine orientale), ou bien des Aquitains dans le Bassin Adour-Garonne (ancêtres des Basques et des Gascons), sans compter des Grecs originaires de Phocée (dans l'actuelle Turquie) qui fondèrent Marseille vers 600 av. J-C. ainsi que les principales cités-comptoirs de la côte, de Nice à Ampuries en Catalunya.

Ce peuplement divers de l'Occitanie protohistorique (avec ses langues différentes) explique d'une part l'émergence future de deux ensembles de langues romanes de part et d'autre de la Loire (langues d'oc et langues d'oil) mais aussi la constitution de dialectes à l'intérieur de la langue occitane, comme le gascon en Aquitaine et le languedocien à l'Est de la Garonne.

Enfin derniers arrivés pour cette période: des Indo-Européens venus du nord de l'Europe pénètrent dans le Bassin Parisien qu'ils vont fortement marquer. Ce sont les fameux Celtes dont les derniers (connus sous le nom de "gaulois") n'atteindront les régions occitanes que vers le 3° s. av. J-C. On ne peut pas dire que ces Celtes, mis à part une certaine domination politique, aient supplanté les civilisations antérieures d'Occitanie.

C - Vers une langue nouvelle

Très vite après, dès le 2° siècle avant J-C., voici la République romaine qui s'empare, "manu militari", de la Provence et du Languedoc jusqu'à Toulouse qui deviennent la "Provincia Romana" avec Narbonne pour capitale. Le reste de l'Occitanie sera conquis au siècle suivant par les troupes de Crassus et de César en même temps que le nord de la Loire.

Le latin, langue des vainqueurs, va dès lors s'imposer progressivement aux peuples conquis, mais ce sera le latin des soldats, des colons et des marchands, non celui, littéraire, de Cicéron. On peut penser que, comme ce sera le cas après la conquête francienne de l'Occitanie, les vaincus utiliseront toujours leurs langues ancestrales à côté de celle des conquérants.

Au V° s. après J-C., de nouveaux peuples d'origine balte (Goths) et germanique (Francs) s'installent dans l'Ouest de l'Europe au moment où s'écroule l'empire romain d'Occident. En Occitanie voici donc les Wisigoths qui fondent un Etat de la Loire au sud de l'Espagne avec Toulouse pour capitale.

Au nord ce sont les Francs-germains qui colonisent le Bassin parisien et qui démembreront au début du VI° s. l'empire des Wisigoths; ces derniers se maintiendront toutefois en Septimanie (entre Rhône et Garonne), tandis que les premiers implanteront seulement quelques garnisons en Aquitaine où leurs exactions provoqueront la haine des populations.

Ainsi la civilisation de l'Antiquité gréco-romaine se maintiendra confortablement au sud de la Loire alors qu'elle s'affaiblira au nord au contact de la domination franque qui va s'affirmer durant tout le Haut Moyen Age.

Dans ce contexte, le latin va se maintenir dans le milieu de l'Eglise et des Lettres, mais le peuple, lui, parlera de plus en plus un "latin de cuisine" altéré par les langues ancestrales. On va donc arriver à une langue parlée qu'on appellera "romane"; il en sera de même en Italie et dans le nord de la Loire.

Mais dans ces deux dernières régions ainsi que dans la péninsule ibérique où domine une civilisation arabo-berbère, les parlers romans tardent à constituer une véritable langue de civilisation.

L'Occitanie, de par sa situation géographique à l'extrémité sud-ouest de l'Europe, a vu se fixer un grand nombre de peuples qui ont apporté chacun sa langue et sa civilisation propres sans faire table rase des acquis précédents, contrairement à ce qui a pu se passer parfois au nord de la Loire.

Ici les différentes civilisations ont pu se confondre pour déboucher vers le IXe siècle sur une langue nouvelle parfaitement constituée et une civilisation promise à un plein épanouissement dans une Europe débarrassée des grandes invasions. L'Occitan était né et allait devenir, selon le mot de Dante, "la langue vivante de la poésie".

II - Heurs et malheurs de l'Occitan : du Xème siècle à la Révolution

…"La langue d'Oc dans laquelle les usagers de la langue vivante se sont exercés les premiers à la poésie, est une langue des plus parfaites et aux sonorités des plus denses…"Dante (né à Florence en 1265, mort à Ravenne en 1321)

Nous avons vu précédemment que le peuplement de l'Occitanie et celui de la France du Nord ne furent pas du tout les mêmes du Paléolithique jusqu'au Moyen Age et que la symbiose entre le latin parlé des Romains et les diverses langues des peuples d'origine explique la naissance de deux langues différentes entre le nord et le sud de la Loire. A partir du X° siècle, l'Occitan parlé va très vite évoluer vers une langue de grande civilisation et une langue littéraire qui affecte deux tendances: une unité dialectale relative et un maintien du contact avec le latin (graphie, lexique)

A - Une langue majeure de l'Occident médiéval


Forgé peu à peu par les différents apports des peuples qui se sont succédés, l'Occitan acquiert ses lettres de noblesse avec la "Chanson de Sainte-Foy", texte religieux du début du XI° siècle et les œuvres des Trobadors des XII° et XIII° siècles.

De Guilhem IX d'Aquitaine né en 1071 à Guiraud Riquier mort en 1300, ils sont plus de trois cents poètes-troubadours qui ont célébré en langue d'Oc non seulement l'amour courtois mais aussi leur révolte contre l'église et les clercs perfides dans les "sirventes": poèmes satiriques où s'expriment avec force leur colère et leur indignation. Pour s'en convaincre, il suffit de lire ces quelques vers de Pèire Cardenal, troubadour du Velay, retranscrits par H. Gougaud:

"Clergues si fan pastor e son aucizedor e per grand sanctor qui los vei revestir e-m pren a sovenir que n'Ezengris volc ad un parc venir
Mas pels cenhs que teniá pel de moton vestit ab que los escarnic puèis manjèc e traictot çò que li abelic" ( "Sous des airs de bergers,
singeant la sainteté, les clercs sont assassins.Les voyant se vêtir, il me vient souvenir de Messire Ysengrin: rôdant en bergerie pour abuser les chiens en mouton se vêtit.Ainsi il les trompa, il trahit et mangea les bêtes de son choix". )

Si l'occitan est la langue d'un peuple c'est aussi celle des seigneurs et des princes, des Comtes de Toulouse et de leurs vassaux, et aussi celle de Richard Cœur-de-Lion roi d'Angleterre qui parle si parfaitement le Gascon qu'il est capable d'écrire des poèmes dans cette langue, à tel point qu'il est considéré par les historiens comme un troubadour.

L'occitan est parlé dans la plupart des cours d'Europe où les troubadours sont reçus avec les plus grands honneurs. Le renom de l'occitan est tel que les plus grands esprits de l'époque tels Dante ou Petrarque ne dédaignent pas de l'utiliser pour écrire certaines de leurs œuvres. Dante hésita même quelques temps pour écrire la "Divine Comédie", pour savoir s'il l'écrirait en Provençal ou en Toscan.
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L'Occitan est la langue officielle des pays du sud, la langue administrative par excellence, celle dans laquelle on rédige volontiers les actes officiels, en concurrence avec le latin…langue universelle de l'Occident médiéval…ce qui n'a rien d'étonnant dans la mesure où l'église est toute puissante et où les clercs sont les seuls à connaître l'usage de l'écriture.

Nombreux sont les documents rédigés en occitan conservés aussi bien aux archives départementales de Haute-Garonne qu'à celles de Toulouse. Qu'il s'agisse d'actes notariés, des règlements émanant des autorités capitulaires ou des chartes de coutumes concernant de nombreuses communautés. Nous citerons entre autres celles de Montsaunès, du Fousseret, de Saint-Félix, de Villemur en Haute-Garonne, ou celles d'Ambialet dans le Tarn.

L'occitan est enfin la langue des chroniqueurs. Ainsi, "La Cançon de la Crozada", vaste fresque historique de près de 10 000 vers, nous conte les malheurs survenus au "Midi" lors de la "Croisade contre les Albigeois". Ce témoignage précieux nous montre l'engagement complet de l'auteur auprès du peuple d'Occitanie.
La langue est riche, vivante, colorée, ainsi qu'en témoigne ce court passage relatant la mort de Simon de Montfort le 25 juin 1218 devant les murs de Toulouse, mort provoquée par une pierre lancée au moyen d'une catapulte maniée par des femmes: "Et la pierre vint droit où il fallait et frappa droit le comte sur son heaume d'acier, de sorte que les yeux, la cervelle, et les dents du devant, le front et les mâchoires en furent mises en pièces. Et le comte tomba à terre mort, sanglant, livide".

B-Vers un véritable alignement

La victoire des Croisés français et le rattachement forcé à la couronne de France du Comté de Toulouse en 1271 explique sans aucun doute le début du déclin de l'Occitan comme langue écrite, au profit d'une langue d'Oil: le francien des rois de France.

Peu à peu tout particularisme de la Civilisation d'Occitanie tend à disparaître. Symbole de la puissance comtale, la monnaie raimondine est remplacée par la monnaie royale. En 1306 les Juifs sont chassés de Toulouse, comme ils le sont dans tout le royaume de France. On peut parler alors d'un véritable alignement.

Certes la langue occitane ne disparaît pas. Elle continue à être parlée par le peuple et les notables. C'est toujours la langue des troubadours qui fondent en 1324 les "Jeux Floraux". Mais au fur et à mesure que s'affirme l'emprise royale sur le "Midi", l'Occitan perd progressivement son statut de langue administrative au profit du français.

C'est ainsi qu'en 1444, à la fin des guerres de Cent Ans, lorsque Charles VII institue officiellement le Parlement de Toulouse, les premiers arrêts sont rédigés non en occitan mais en français.

De même au siècle suivant, les Protestants particulièrement nombreux et actifs dans nos régions occitanes contribuent pour une large part à l'expansion du français puisqu'ils utilisent une bible traduite en français.

Cependant, si la langue du roi de France a tendance à se répandre et commence à s'imposer comme langue écrite, l'immense majorité de la population ne parle et ne comprend que l'occitan. C'est pourquoi, nombreux sont encore les actes officiels concernant la vie publique, surtout en milieu rural, qui continuent à être rédigés en occitan.

C'est le cas de très nombreux compoix (cadastres) du XVIe siècle…comme celui de Mondouzil (1540) en Haute-Garonne. C'est aussi le cas de ce traité de "Lies et passeries" conclu au Pla d'Arrem, dans les Pyrénées, dans l'actuelle commune de Fos, entre les habitants des deux versants des Pyrénées qui s'engagent solennellement à continuer à commercer et à franchir les frontières avec leurs troupeaux, quelles que soient les relations entre le roi de France et le roi d'Espagne. Ce qui témoigne, entre parenthèses, d'une singulière indépendance d'esprit de la part des montagnards pyrénéens.

C-Normalisation du français, résistance de l'occitan

Cependant, au XVI° siècle, le français s'impose comme langue administrative au détriment de l'occitan et du latin.

Au fur et à mesure que passent les années, les documents occitans se font de plus en plus rares, et lorsqu'en 1539, François 1er avec l'ordonnance de Villers- Cotterêt impose définitivement le français comme langue administrative dans tout le royaume, il faut reconnaître que la plupart des actes publics étaient déjà rédigés en français (notamment les actes notariés).

Reconnaissons d'ailleurs que cette ordonnance vise davantage le latin qui continue à être largement employé comme langue administrative par l'administration écclésiastique que les langues régionales en général et l'occitan en particulier. Une chose est sûre en tout cas, au XVII° et au XVIII° siècles, il est pratiquement impossible de trouver un seul texte administratif rédigé en langue d'Oc.

Tous les documents, aussi bien ceux qui émanent du pouvoir royal que des autorités provinciales ou locales et même ecclésiastiques (comme les comptes-rendus de visites pastorales) sont rédigés en "langage maternel et françoys et non autrement", ainsi qu'il est stipulé dans l'ordonnance.

Finalement, la seule trace de l'occitan dans les documents officiels se situe au niveau des termes techniques, noms de métiers, d'objets, d'outils…etc. Ainsi dans les "Rôles de capitation" de 1695, les professions exercées par les chefs de famille sont souvent indiqués en occitan: fustier (charpentier), fayssier (porte-faix), mazelier (boucher), jougatier (fabricant de jougs)…etc.

De même dans les actes notariés: contrats de mariage, baux à besogne, inventaires après décès, les exemples de termes techniques en occitan sont particulièrement abondants.

Mais si l'occitan a disparu comme langue officielle et administrative, il n'en continue pas moins à être la seule langue parlée par la population du "Midi" et c'est encore une langue littéraire de tout premier plan avec notamment le poète toulousain Godolin (Goudouli).

Dans les campagnes, les curés prêchent en occitan. On récite des prières en langue d'Oc pour conjurer le mauvais sort comme celle citée par l'instituteur de Tramesaygues en 1885 dans sa monographie.

En ville les juges interrogent même les suspects et les témoins en occitan. Les greffiers transcrivent ensuite en français les dépositions en conservant cependant certaines formules qui gardent toute leur saveur. Par exemple, à propos d'un viol les témoins ayant surpris et molesté le délinquant assurent: "aviá encara lo pistolet chinchat!"…

Ainsi, jusqu'à la Révolution, l'Occitan est véritablement la langue du peuple et le français n'est guère compris et parlé que par les classes aisées de la population de nos régions.



III - Heurs et malheurs de l'Occitan : de la Révolution à la guerre de 14/18

"nul acte public ne pourra […] être écrit qu'en langue française" Convention Nationale (2 thermidor An II)

Nous avons vu dans les pages précédentes que, jusqu'à la Révolution, l'Occitan reste la langue du peuple, parlée par l'immense majorité des habitants du Sud de la Loire et que le Français n'est guère compris et parlé que par les classes aisées de la population.

Aussi ne faut-il pas s'étonner si, à la veille de la Révolution, on voit à Toulouse plusieurs cahiers de doléances rédigés en "patois" languedocien tel que celui de "Mikèl Bourrèl, cultivadou de la parroquio de Sen-Sarni" ainsi que celui de "Las femnos de Toulouso" ou celui de "Las filhos de serbici de la bilo de Toulouso". Il s'agit bien sûr de faux cahiers de doléances qui s'inspirent dans une très large mesure des cahiers officiels.

A- L'Occitan, langue de la démocratie directe

Avec la Révolution, l'Occitan devient tout naturellement la langue d'une certaine démocratie directe. Celle que l'on utilise par exemple lorsque l'on s'adresse au peuple. Ainsi, le jour de la fête de la Fédération, le père Hyacinthe Sermet, carme déchaussé qui deviendra l'évêque constitutionnel de Toulouse, harangue "en patois" la population de Saint-Geniès-Bellevue, rassemblée sur la place du village.

Dans les assemblées populaires, nombreuses sont les interventions de citoyens qui se font soit en Gascon soit en Languedocien. De février 1791 à juillet 1792, devant la société populaire toulousaine, "les amis de la Constitution", nous avons relevé une dizaine de discours en Occitan qui suscitent chaque fois, nous dit-on, un enthousiasme indescriptible parmi les participants.

Dans de nombreuses communes rurales, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ainsi que les décrets de l'Assemblée Nationale, traduits en Occitan, sont lus aux habitants rassemblés le dimanche, à la sortie de la messe.

A Paris, il existe même une agence dirigée par un nommé Dugas, originaire du Tarn, rédacteur en chef du journal de Barère, "Le Point du Jour", qui s'est spécialisée dans la traduction en "patois" des textes de lois et décrets pour les trente départements du Midi de la France.

Ainsi, comme nous pouvons le constater, la Révolution au départ, au lieu de manifester une hostilité à l'égard des idiomes régionaux, n'hésite pas à les utiliser pour faire passer ses idées. C'est d'ailleurs pour elle une nécessité dans la mesure où elle veut toucher les couches les plus modestes de la population.

Cependant, tous les Révolutionnaires sont loin de partager cette complaisance à l'égard des idiomes régionaux. On voit, en effet, poindre dès le début de la Révolution un état d'esprit différent. Ainsi tandis que l'abbé Grégoire adresse un questionnaire relatif "aux patois et aux mœurs des gens de la campagne" à un certain nombre de correspondants dans le pays pour lui permettre de rédiger un rapport, le 10 septembre 1790, dans un discours célèbre prononcé devant l'Assemblée Nationale, Talleyrand, député du clergé d'Autun, constatant qu'il subsiste en France une foule de dialectes corrompus, derniers vestiges de la féodalité, déclare que "la langue de la constitution et des lois sera enseignée à tous". Ce qui dénote une volonté très claire, pour le nouveau régime, d'imposer la langue française à l'ensemble du pays.

B- L'Occitan déclaré "langue étrangère"

Quelques années plus tard, en 1793, avec l'aggravation de la situation tant extérieure qu'intérieure et l'arrivée au pouvoir des Montagnards, on assiste à une radicalisation des idées dans ce domaine. Non seulement la République propagera la langue française, mais elle combattra par tous les moyens les idiomes locaux. Il s'agit là d'une politique nouvelle dont on peut suivre les différentes étapes.

Le 27 janvier 1794, dans un discours célèbre devant la Convention, Barère, député des Hautes-Pyrénées, déclare que la langue d'un peuple libre doit être la même pour tous: "Le Fédéralisme et la superstition parlent Breton!".

Le 16 Prairial An II, l'abbé Grégoire présente son rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les "patois" et d'universaliser l'usage de la langue française… dans lequel on constate que le Français n'est parlé que dans quinze départements autour de Paris. Sur le reste du territoire national, on dénombre pas moins de trente patois et idiomes différents qui sont utilisés.

Et, il n'y a pas moins de six millions de Français, dans les campagnes qui ignorent complètement la langue "de la patrie". Pour pallier cette déficience, le 28 Prairial an II, un décret du Comité de Salut Public ordonne le "prompt établissement d'un instituteur de langue française dans chaque commune de campagne des départements où les habitants sont dans l'habitude de s'exprimer, je cite, "dans une langue étrangère"!!!…

La mission de ces instituteurs sera double: "enseigner chaque jour la langue française et la déclaration des droits de l'Homme; et, chaque décadé, faire lecture au peuple des lois de la République, en les traduisant vocalement".

Le 2 Thermidor An II, enfin, sur proposition de Merlin de Douai, la Convention Nationale décrète qu'à compter de ce jour "nul acte public ne pourra dans quelque partie que ce soit du territoire de la République être écrit qu'en langue française".

Désormais, tout est mis en place pour imposer le Français sur le territoire et en faire l'instrument de l'unité nationale. Ainsi, se trouve clairement définie une politique de la langue qui va être appliquée pendant près de deux siècles par tous les gouvernements successifs. Les deux moyens utilisés pour mener à bien cette politique seront l'école et l'armée.

L'armée qui en obligeant les hommes à quitter leur pays pour de longues années, en les mêlant à des gens venus d'ailleurs, ne peut que les entraîner à apprendre la langue de la patrie. N'oublions pas en effet que les ordres donnés aux soldats sont en Français.

En 1798, la loi Jordan instituant la conscription obligatoire pour tous les jeunes gens de 20 à 25 ans, on peut désormais espérer que tous les jeunes Français obligés d'accomplir leur service militaire apprendront la langue de la nation.

Mais cette politique voulue par le pouvoir central se heurte à de nombreuses résistances. Les désertions sont nombreuses et beaucoup de conscrits manquent à l'appel. Ainsi à Cintegabelle (Haute-Garonne), sur 32 conscrits appelés, 4 seulement se présentent. Ce sont d'ailleurs ces déserteurs qui vont constituer le gros des bataillons de la Contre-Révolution, lors de l'insurrection royaliste de l'An VII, dans la région toulousaine.

Pendant la Révolution donc, malgré la volonté du pouvoir central d'imposer la langue française à l'ensemble de la population, l'occitan dont c'est la langue maternelle continue d'être parlé par l'immense majorité des habitants de nos régions.

C- L'école et les "patois"

Faute de moyens financiers et de personnes qualifiées, l'école ne peut s'implanter efficacement que dans les villes et les gros bourgs où elle est fréquentée par une minorité d'enfants appartenant aux couches les plus aisées de la population. Tout comptes faits, le taux d'alphabétisation demeure peu élevé dans les villes. Dans les campagnes, il est tout à fait infime. Il suffit pour s'en convaincre de consulter les signatures de conjoints au bas des actes de mariage, sur les registres d'Etat-civil. Ainsi, en 1809 dans l'arrondissement de Toulouse, on ne compte que 8,7% de la population sachant lire et écrire le français.


Il faut attendre finalement la loi Guizot (1833) qui impose aux communes l'ouverture d'écoles pour voir véritablement s'amorcer le progrès de l'alphabétisation. Bien que l'enseignement soit obligatoirement donné en Français, le "patois" reste la langue parlée par les enfants et dès que l'école est finie, ils retrouvent tout naturellement leur idiome familial pour exprimer leurs pensées et leurs sentiments.


Pendant de nombreuses années, il va en être encore ainsi…toutes les menaces et toutes les injonctions n'y changeront rien.


Dans un rapport adressé au préfet en 1864, l'inspecteur d'Académie de la Haute-Garonne constate avec regret que: "Le patois est la vraie langue du pays, elle se mêle à tout, aux conversations, aux plaisirs, aux affaires; elle règne à l'école comme à l'église où le prêtre n'emploie pas d'autre langue pour prêcher à ses ouailles. Quant aux enfants, ils n'ont pas besoin de parler comme les bourgeois, disent les pères de familles aux instituteurs."

Cette constatation est confirmée la même année par l'enquête de Victor Durruy qui nous apprend que sur 578 communes du département de la Haute-Garonne, 547 ne parlent quotidiennement que l'Occitan.

Pour ce qui est des enfants de 7 à 13 ans, à peine plus du tiers, 34,9% savent parler et écrire le français. 16,2% ne savent ni le parler ni l'écrire. Peut-être même ne le comprennent-ils pas?

Cependant, quelques années auparavant, en 1854, en Provence, autour de Frédéric Mistral, des écrivains et poètes comme Aubanèl, Roumanille, fondent le Félibrige pour tenter de lutter contre le discrédit dans lequel est tombé le Provençal et l'Occitan en général. Comme il est dit dans les statuts du Félibrige: "Per afreirar et empurar lous omes qu'ame lours obros salvan la lengo del païs d'Oc". Si leur impact est indéniable auprès des milieux intellectuels, les couches populaires sont peu touchées.

Après 1870, avec la chute de l'Empire et la perte de l'Alsace et de la Lorraine, plus que jamais s'impose l'unité de la nation face aux malheurs des temps. Plus que jamais, l'usage du Français apparaît comme l'instrument de l'unité nationale. Le "Tour de France de deux enfants" qui paraît en 1877 va devenir très rapidement un "best-seller" et des générations d'enfants vont suivre à travers la France le périple d'André et Julien. Fuyant la Lorraine annexée par les Prussiens, ils arrivent un jour dans le Vivarais. La rencontre par les deux enfants de gens parlant le "patois" local donne l'occasion à l'auteur de se livrer à une véritable attaque contre les idiomes régionaux qui "sont des langages vils et corrompus" qui ne seront bientôt plus parlés dans la mesure où l'école apprendra le Français… la langue de la patrie.

Avec Jules Ferry, l'école devient obligatoire; désormais tous les jeunes Français sont assurés de recevoir un enseignement. Dans le règlement modèle de 1887, l'article 15 spécifie que l'enseignement de toutes les disciplines doit être donné en Français. Les instituteurs formés dans des écoles normales sont particulièrement vigilants dans l'application de cette règle. Certains n'hésitent pas à utiliser le "Senhal" ou d'autres procédés pour lutter contre l'usage du "patois" par les enfants.

Lorsqu'un instituteur comme Antonin Perbosc, maître d'école à Comberouger en Tarn-et-Garonne, conscient de la richesse de la langue et de la culture occitanes, pratique avec ses élèves une pédagogie active qui consiste à organiser des enquêtes ethnologiques, il reçoit aussitôt de ses supérieurs hiérarchiques les plus vives remontrances. Le 3 décembre 1890, l'Inspecteur d'Académie du Tarn-et-Garonne lui envoie une lettre dans laquelle on peut lire: "Je vous rappelle l'article 15 du règlement au terme duquel le Français est seul en usage dans l'école. Je vous invite donc à ne plus donner de devoirs patois à vos élèves".

Nous avons cependant la preuve que beaucoup d'instituteurs, loin d'être opposés à l'usage du "patois", l'utilisent à l'école pour apprendre l'orthographe. Dans les monographies d'instituteurs conservées aux archives de la Haute-Garonne, beaucoup font l'éloge du "patois" parlé dans leur commune.

C'est le cas notamment de l'instituteur de Cabanac, dans le canton de Cadours, qui déclare que dans son village on parle, je cite: "La langue mélodieuse du Toulousain, l'ancienne langue d'Oc et du patois gascon. Il est énergique, expressif, riche, parfois très doux, toujours harmonieux, plein de grâce et de naïveté, et se prête facilement à un dialogue caustique et spirituel. Comme l'italien, il a de nombreux diminutifs qui donnent tant de rapidité au discours et tant de précision aux idées. Il a une harmonie imitative sans égale".

Nous avons là, un témoignage indéniable de l'attachement des instituteurs à l'Occitan qui est leur langue maternelle pour la plupart d'entre eux. [ Ancien élève du Lycée Ingres de Montauban dans les années 50, j'ai eu la chance de connaître deux enseignants remarquables, disciples d'Antonin Perbosc: l'un (Mr Gayraud) instituteur pour la 7° (à l'époque le lycée allait de la 11° à la terminale!) et l'autre (Mr Hinard) professeur de Lettres en 5°, qui nous apprenaient le français à partir de l'occitan et du latin… et en chantant des airs connus sur lesquels ils mettaient des paroles dans ces langues! méthode active s'il en fut! (Jòrdi Labouysse) ]

En 1911, les enseignants conscients de la richesse de la langue et de la culture occitanes reçoivent un soutien de poids en la personne de Jean Jaurès. Dans un article paru le 15 août dans "La Dépêche" de Toulouse intitulé: "L'Education populaire et le patois", Jaurès interpelle les instituteurs. Il déclare:

« Pourquoi ne pas profiter de ce que la plupart des enfants de nos écoles connaissent et parlent encore ce qu'on appelle d'un nom grossier "le patois". Ce ne serait pas négliger le Français: ce serait le mieux apprendre au contraire que de le comparer avec le Languedocien, le Provençal. Ce serait pour le peuple de la France du Midi, le sujet de l'étude linguistique la plus vivante, la plus féconde pour l'esprit… Les enfants verraient apparaître sous la langue française du Nord et sous celle du Midi et dans la lumière même de la comparaison, le fonds commun de latinité et les origines profondes de notre peuple de France s'éclaireraient ainsi, pour le peuple même d'une pénétrante clarté. Amener les nations et les races à la pleine conscience d'elles-mêmes est une des plus hautes œuvres de la civilisation qui puisent être tentées ».

Il est vrai que Jean Jaurès lui-même manie avec autant d'aisance le Languedocien que le Français et qu'il n'hésite pas à l'occasion à s'adresser aux mineurs de Carmaux ou aux vignerons du Midi, en 1907, en Occitan.

Ainsi, nous pouvons affirmer que jusqu'à la guerre de 1914/1918, malgré la volonté du pouvoir central, l'Occitan reste profondément enraciné dans les villes et les campagnes de nos régions occitanes. Même à Toulouse où la population a considérablement augmenté et où des habitants nouveaux sont arrivés, c'est l'Occitan qui est le plus communément parlé. Il est vrai que cela n'a rien d'étonnant dans la mesure où les nouveaux arrivants viennent la plupart du temps des campagnes environnantes ou des départements voisins comme l'Ariège ou le Gers.

Gilbert FLOUTARD
Professeur honoraire d'histoire à l'école normale de Toulouse
Ancien Président des "Amis des Archives de Haute-Garonne"

Voici deux articles de Jean Jaurès écrits en 1911, prônant l’intérêt du bilinguisme :

L'Education Populaire et les "patois"

Il y a un an, dans le loisir d’esprit de nos vacances parlementaires, j’avais discuté la thèse de ceux qui croient pouvoir ressusciter en France une civilisation méridionale autonome et faire de la langue et de la littérature du Languedoc et de la France un grand instrument de culture. J’avais établi, je crois, qu’il y a là une grande part de chimère, que la langue et la littérature de la France étaient désormais et seraient de plus en plus pour tous les Français le moyen essentiel de civilisation, qu’au demeurant l’entreprise méridionale n’avait pas le caractère « populaire » et spontané qu’on affectait d’y voir ; qu’elle était pour une large part l’œuvre préméditée de bourgeois cultivés, pénétrés des lettres classiques, et qui avaient retrouvé et ranimé, par érudition autant que par inspiration des sources longtemps endormies ; j’ajouterai qu’au demeurant la création littéraire de ces hommes était souvent raffinée, plus large et virgilienne, mais de forte tradition païenne avec Fourès ; amoureuse, vivante, et passionnée mais de tour et de souvenir hellénique chez Aubanel ; et que seuls ceux qui connaissaient les grands chemins battus du Parnasse et de l’Olympe pouvaient goûter tout le charme de ces sentiers sinueux de la poésie méridionale qui courent en feston le long des grandes routes glorieuses.

Mais je disais aussi avec une force de conviction qui ne fait que s’accroître que ce mouvement du génie méridional pouvait être utilisé pour la culture du peuple du Midi. Pourquoi ne pas profiter de ce que la plupart des enfants de nos écoles connaissent et parlent encore ce que l’on appelle d’un nom grossier « le patois ». Ce ne serait pas négliger le français : ce serait le mieux apprendre, au contraire, que de le comparer familièrement dans son vocabulaire, sa syntaxe, dans ses moyens d’expression, avec le languedocien et le provençal. Ce serait, pour le peuple de la France du Midi, le sujet de l’étude linguistique la plus vivante, la plus familière, la plus féconde pour l’esprit.

Par là serait exercée cette faculté de comparaison et de raisonnement, cette habitude de saisir entre deux objets voisins, les ressemblances et les différences, qui est le fond même de l’intelligence. Par là aussi, le peuple de notre France méridionale connaît un sentiment plus direct, plus intime, plus profond de nos origines latines. Même sans apprendre le latin, ils seraient conduits, par la comparaison systématique du français et du languedocien ou du provençal, à entrevoir, à reconnaître le fonds commun de latinité d’où émanent le dialecte du Nord et le dialecte du Midi. Des siècles d’histoire s’éclaireraient en lui et, penché sur cet abîme, il entendrait le murmure lointain des sources profondes.

Et tout ce qui donne de la profondeur à la vie est un grand bien. Aussi, le sens du mystère qui est pour une grande part le sens de la poésie, s’éveille dans l’âme. Et elle reçoit une double et grandiose leçon de tradition et de révolution, puisqu’elle a, dans cette chose si prodigieuse et si familière à la fois qu’est le langage, la révélation que tout subsiste et que tout se transforme. Le parler de Rome a disparu, mais il demeure jusque dans le patois de nos paysans comme si leurs pauvres chaumières étaient bâties avec les pierres des palais romains.

Du même coup, ce qu’on appelle « le patois », est relevé et comme magnifié. Il serait facile aux éducateurs, aux maîtres de nos écoles de montrer comment, aux XIIe et XIIIe siècles, le dialecte du Midi était un noble langage de courtoisie, de poésie et d’art ; comment il a perdu le gouvernement des esprits par la primauté politique de la France du Nord, mais que de merveilleuses ressources subsistent en lui. Il est un des rameaux de cet arbre magnifique qui couvre de ses feuilles bruissantes l’Europe du soleil, l’Italie, l’Espagne, le Portugal. Quiconque connaîtrait bien notre languedocien et serait averti par quelques exemples de ses particularités phonétiques qui le distinguent de l’italien, de l’espagnol, du catalan, du portugais, serait en état d’apprendre très vite une de ces langues.

Et même si on ne les apprend pas, en effet, c’est un agrandissement d’horizon de sentir cette fraternité du langage avec les peuples latins. Elle est bien plus visible et sensible dans nos dialectes du Midi que dans la langue française, qui est une sœur aussi pour les autres langues latines, mais une sœur un peu déguisée, une sœur « qui a fait le voyage de Paris ». L’Italie, l’Espagne, le Portugal s’animent pour de plus hauts destins, pour de magnifiques conquêtes de civilisation et de liberté. Quelle joie et quelle force pour notre France du Midi si, par une connaissance plus rationnelle et plus réfléchie de sa propre langue et par quelques comparaisons très simples avec le français d’une part, avec l’espagnol et le portugais d’autre part, elle sentait jusque dans son organisme la solidarité profonde de sa vie avec toute la civilisation latine !

Dans les quelques jours que j’ai passés à Lisbonne, il m’a semblé plus d’une fois, à entendre dans les rues les vifs propos, les joyeux appels du peuple, à lire les enseignes des boutiques, que je me promenais dans Toulouse qui serait restée une capitale, qui n’aurait pas subi, dans sa langue une déchéance historique et qui aurait gardé, sur le fronton de ses édifices, comme à la devanture de ses plus modestes boutiques, aux plus glorieuses comme aux plus humbles enseignes, ses mots d’autrefois, populaires et royaux. De se sentir en communication avec la beauté classique par les œuvres de ses poètes, de se sentir en communication par sa substance même avec les plus nobles langues des peuples latins, le langage de la France méridionale recevra un renouveau de fierté et de vie. Notre languedocien et notre provençal ne sont guère plus que des baies désertées, où ne passe plus le grand commerce du monde ; mais elles ouvrent sur la grande mer des langages et des races latines, sur cette « seigneurie bleue » dont parle le grand poète du Portugal.

Il faut apprendre aux enfants la facilité des passages et leur montrer par delà la barre un peu ensablée, toute l’ouverture de l’horizon.

J’aimerais bien que les instituteurs, dans leurs Congrès, mettent la question à l’étude.

C’est de Lisbonne que j’ai écrit ces lignes, au moment de partir pour un assez lointain voyage, où je retrouverai d’ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique, le génie latin en plein épanouissement. C’est de la pointe de l’Europe latine que j’envoie à notre France du Midi cette pensée filiale, cet acte de foi en l’avenir, ces vœux de l’enrichissement de la France totale par une meilleure mise en œuvre des richesses du Midi latin.

Jean Jaurès « La Dépêche » – 15 août 1911

Méthode comparée


Il y a quelques semaines, j’ai eu l’occasion d’admirer en pays basque, comment un antique langage, qu’on ne sait à quelle famille rattacher, avait disparu. Dans les rues de Saint-Jean-de-Luz on n’entendait guère parler que le basque, par la bourgeoisie comme par le peuple ; et c’était comme la familiarité d’un passé profond et mystérieux continué dans la vie de chaque jour. Par quel prodige cette langue si différente de toutes autres s’est-elle maintenue en ce coin de terre ?

Mais quand j’ai voulu me rendre compte de son mécanisme, je n’ai trouvé aucune indication. Pas une grammaire basque, pas un lexique basque dans Saint-Jean-de-Luz où il y a pourtant de bonnes librairies. Quand j’interrogeais les enfants basques, jouant sur la plage, ils avaient le plus grand plaisir à me nommer dans leur langue le ciel, la mer, le sable, les parties du corps humain, les objets familiers ! Mais ils n’avaient pas la moindre idée de sa structure, et quoique plusieurs d’entre eux fussent de bons élèves de nos écoles laïques, ils n’avaient jamais songé à appliquer au langage antique et original qu’ils parlaient dès l’enfance, les procédés d’analyse qu’ils sont habitués à appliquer à la langue française.

C’est évidemment que les maîtres ne les y avaient point invités. Pourquoi cela, et d’où vient ce délaissement ? Puisque ces enfants parlent deux langues, pourquoi ne pas leur apprendre à les comparer et à se rendre compte de l’une et de l’autre ? Il n’y a pas de meilleur exercice pour l’esprit que ces comparaisons ; cette recherche des analogies et des différences en une matière que l’on connaît bien est une des meilleures préparation de l’intelligence. Et l’esprit devient plus sensible à la beauté d’une langue basque, par comparaison avec une autre langue il saisit mieux le caractère propre de chacun, l’originalité de sa syntaxe, la logique intérieure qui en commande toutes les parties et qui lui assure une sorte d’unité organique.

Ce qui est vrai du basque est vrai du breton. Ce serait une éducation de force et de souplesse pour les jeunes esprits ; ce serait aussi un chemin ouvert, un élargissement de l’horizon historique.

Mais comme cela est plus vrai encore et plus frappant pour nos langues méridionales, pour le limousin, le languedocien, le provençal ! Ce sont, comme le français, des langues d’origine latine, et il y aurait le plus grand intérêt à habituer l’esprit à saisir les ressemblances et les différences, à démêler par des exemples familiers les lois qui ont présidé à la formation de la langue française du Nord et de la langue française du Midi. Il y aurait pour les jeunes enfants, sous la direction de leurs maîtres, la joie de charmantes et perpétuelles découvertes. Ils auraient aussi un sentiment plus net, plus vif, de ce qu’a été le développement de la civilisation méridionale, et ils pourraient prendre goût à bien des œuvres charmantes du génie du Midi, si on prenait soin de les rajeunir un peu, de les rapprocher par de très légères modifications du provençal moderne et du languedocien moderne.

Même sans étudier le latin, les enfants verraient apparaître sous la langue française du Nord et sous celle du Midi, et dans la lumière même de la comparaison, le fonds commun de latinité, et les origines profondes de notre peuple de France s’éclaireraient ainsi, pour le peuple même, d’une pénétrante clarté. Amener les nations et les races à la pleine conscience d’elles-mêmes est une des plus hautes œuvres de civilisation qui puissent être tentées. De même que l’organisation collective de la production et de la propriété suppose une forte éducation des individus, tout un système de garanties des efforts individuels et des droits individuels, de même la réalisation de l’unité humaine ne sera féconde et grande que si les peuples et les races, tout en associant leurs efforts, tout en agrandissant et complétant leur culture propre par la culture des autres, maintiennent et avivent dans la vaste Internationale de l’humanité, l’autonomie de leur conscience historique et l’originalité de leur génie.

J’ai été frappé de voir, au cours de mon voyage à travers les pays latins, que, en combinant le français et le languedocien, et par une certaine habitude des analogies, je comprenais en très peu de jours le portugais et l’espagnol. J’ai pu lire, comprendre et admirer au bout d’une semaine les grands poètes portugais. Dans les rues de Lisbonne, en entendant causer les passants, en lisant les enseignes, il me semblait être à Albi ou à Toulouse.

Si, par la comparaison du français et du languedocien, ou du provençal, les enfants du peuple, dans tout le Midi de la France, apprenaient à retrouver le même mot sous deux formes un peu différentes, ils auraient bientôt en main la clef qui leur ouvrirait, sans grands efforts, l’italien, le catalan, l’espagnol, le portugais. Et ils se sentiraient en harmonie naturelle, en communication aisée avec ce vaste monde des races latines, qui aujourd’hui, dans l’Europe méridionale et dans l’Amérique du Sud, développe tant de forces et d’audacieuses espérances. Pour l’expansion économique comme pour l’agrandissement intellectuel de la France du Midi, il y a là un problème de la plus haute importance, et sur lequel je me permets d’appeler l’attention des instituteurs.

Jean Jaurès "Revue de l'Enseignement Primaire" - 15 octobre 1911