Le nationalisme français ou l'amnésie collective

Ainsi donc après plusieurs décennies de retard, le procès Papon s'est ouvert à Bordeaux le 8 octobre 1997. Nous nous posions à l'époque un certain nombre de questions.Ce procès ira-t-il jusqu'au bout… et jusqu'au fond des choses de l'Histoire? L'État français et ses institutions politiques, administratives, religieuses sont-ils prêts à voir, à entendre et à dire la vérité devant les hommes, les femmes, les enfants du pays et à la face du monde ? Les repentances toutes récentes et si tardives des uns et des autres sont-elles sincères et suffiront-elles à exorciser le démon du racisme, de l'antisémitisme et du nationalisme historiques, inculqués à des générations d'enfants à l'école et au catéchisme ?

En ce début du troisième millénaire, on peut se demander si toutes les leçons ont bien été tirées de l'Histoire du XXe siècle, surtout quand on voit tous les conflits en cours toujours non réglés qui sont pour la plupart la conséquence de la politique des États au cours du siècle qui vient de s'achever !

Au-delà du personnage de Papon, nous allons voir quelques aspects sommaires de cette période si obscure que fut l'occupation de 1940 à 1944 chez nous.Nous replacerons ces événements dans le contexte historique du XXe siècle mais aussi dans celui de la France depuis ses origines, tant il est vrai qu'il existe une continuité des mentalités et des pratiques dans ce qu'il faut bien appeler le nationalisme français à double visage: un chauvinisme humanitaro-cocardier de tradition jacobine et un conservatisme antisémite de tradition contre-révolutionnaire ; le tout aboutissant à l'exaltation de la gloire militaire et au culte de héros mythiques d'une France une et indivisible, éternelle lumière de l'univers !
Mais devant les réalités, y a-t-il de quoi paraître si fier ?

I) Invasion et Révolution Nationale

1er septembre 1939 à 11 h : le glas sonne la mobilisation générale dans nos villages. Moins d'un an plus tard, en mai 1940 c'est la débâcle des armées françaises. Des milliers de prisonniers vont connaître les rigueurs de la captivité durant cinq ans en Allemagne. De longues colonnes de réfugiés lorrains, alsaciens, belges vont sillonner les routes de l'exode vers le sud de la France sous les mitraillages des avions allemands et italiens.

Le 26 juin 1940, "La Dépêche " de Toulouse et "La Garonne" publient les clauses de l'armistice avec l'Allemagne et l'Italie. L'État français sera divisé en deux zones : le nord (et tout le littoral atlantique jusqu'au Pays Basque) sera occupé directement par les armées allemandes, et le sud (qui correspond à la majeure partie de l'Occitanie) restera "libre". C'est ici que va s'installer le gouvernement français : à Vichy après avoir transité par Bordeaux.

Les pleins pouvoirs sont confiés au vieux Maréchal Pétain, le "héros" de la répression de 1917 sur le front de la "Grande Guerre". Aujourd'hui encore on garde le silence dans nos villages sur les soldats fusillés pour avoir refusé d'exécuter les ordres de la hiérarchie militaire lors des "boucheries" du général Nivelle .

La Troisième République n'est plus : elle aura vécu soixante-dix ans sans Constitution véritable ! Une " Révolution Nationale" est mise en route par le gouvernement de Vichy et un régime dictatorial voit le jour à l'instar des pays voisins : Espagne, Italie, Allemagne. Une devise nouvelle résume la politique de la France : " Travail, Famille, Patrie !". Les Français abasourdis par la défaite et conditionnés restent silencieux…

La presse aux ordres

Si certains journaux préfèrent se saborder, d'autres comme "La Dépêche", collaborent activement avec le nouveau régime et répandent allègrement les "valeurs" du Travail, de la Famille et de la Patrie telles que l'école les a inculquées aux petits Français depuis le début du siècle en même temps qu'elle interdisait le bilinguisme !… tandis que l'on chantait avec fierté à l'église et au catéchisme: "Catholiques et Français toujours !"… de Dunkerque à Tamanrasset et de Toulouse à Saïgon… et même au-delà !

Le "journal de la Démocratie" toulousaine parlera quotidiennement des "agissements de certaines personnalités françaises à l'étranger ", et des "actes de courage et de dévouement des miliciens qui mettent hors d'état de nuire de dangereux terroristes hors la loi." (terroristes = résistants à l'occupant !).

Dans un édito intitulé "Contre le meurtre et l'anarchie", La Dépêche du 31 mars 1944 (soit quelques mois seulement avant la Libération) n'hésite pas à parler des maquisards en des termes que ne renierait pas l'extrême droite d'aujourd'hui :

"Il suffit de lire les noms de maints de ces terroristes tombés au pouvoir de la répression pour constater combien d'étrangers étaient venus organiser sur notre sol la plus désolante des guerres civiles. Brûler et piller des fermes, torturer un vieux paysan pour avoir son argent, exécuter une famille pour ses opinions ne saurait passer, en aucun pays civilisé, que pour des attentats rappelant les tristes souvenirs de Mandrin ou ceux des Chauffeurs du Directoire. Et quand une voie ferrée ou un train sautent, ce sont encore des Français innocents qui sont atteints, qui sont privés de moyens de transport indispensables au ravitaillement, à la vie du pays."…
Sans commentaire !

Pourtant La Dépêche a été durant la IIIe République l'organe formateur des républicains et de l'école laïque attachée à développer le sens civique, sous la houlette de Maurice Sarrault "grand maître secret du radicalisme". Dès 1930 le journal passe financièrement entre les mains de Jean Baylet. Il sera interdit à la Libération sur l'ordre de De Gaulle et ne reparaîtra que quelques années après.

La vie quotidienne

1940/1945… et même au-delà sont des années de "vaches maigres". Restrictions alimentaires et vestimentaires ; tickets de rationnement… Jeannette Lagarde (ancienne directrice de l'école Saouzelong à Toulouse) écrit dans son livre sur son village natal ("Raconte moi … Bondigoux") :
"On ressortit les chemises de lin en réserve depuis 60 ans et l'on y tailla jupes et robes. On fit des balais de bruyère, du savon avec de la graisse rance, du café avec de l'orge grillé ; mais au village il n'y eut vraiment pas de sous-alimentation comme à la ville. Les porcs étaient souvent abattus en cachette ; lapins, œufs, et volailles échangés contre sucre, huile, denrées alimentaires fournies par l'épicier.

La peur, l'anxiété, la méfiance n'étaient pas méconnues. De fausses nouvelles circulaient : on annonçait soudain une descente de parachutistes ! Il y eut des résistants au village et de vrais parachutages d'armes. Mais ces derniers avaient lieu dans le plus grand secret annoncés par la radio anglaise écoutée en cachette,… On redoutait la milice et la Gestapo."

Il faut dire qu'à partir de novembre 1942 une division allemande va occuper Villemur, le chef-lieu de canton. Et, natif de cette ville des bords du Tarn, je me souviens des chars qui stationnaient sur les allées de marronniers et que j'allais narguer, avec mon petit vélo bleu ciel entièrement fabriqué en bois par mon père !

D'autres scènes sont restées gravées dans ma mémoire. Ce sont les soirées passées chez mon grand-père avec des voisins autour du poste de TSF pour écouter "Radio-Londres"… alors que les sentinelles allemandes font les cent pas sur le trottoir. Ce sont les messages codés envoyés à la Résistance locale la veille d'un parachutage d'armes pour le maquis de la région ou d'un bombardement de Toulouse par les Anglais, du style : "Les violettes refleuriront trois fois !"

C'est le ronronnement caractéristique de ces avions d'Outre-Manche qui survoleront Villemur en plein midi avant de bombarder un dépôt d'essence dans le Tarn-et-Garonne. C'est encore mon école occupée et les classes déplacées à l'antique Tour du Moulin.

Ce sont enfin les nuits des bombardements de Toulouse auxquels nous assistons avec nos parents, d'une terrasse qui surplombe le Tarn, devant l'horizon rougeoyant. J'ai cauchemardé durant des années à la suite des peurs ressenties dans ces nuits-là.

Je n'oublierai pas non plus le massacre de ce jeune élève d'une école de Villemur affreusement torturé une après-midi et massacré par les S.S. parce qu'il est juif et qu'il refuse de dire où se cachent ses parents, probablement dénoncés par un voisin zélé.

Collaboration Résistance Déportation

Durant cette période, l'Occitanie sert de passage pour rejoindre Londres via les Pyrénées, l'Espagne et Gibraltar ou l'Afrique. Pendant que certains s'enrichissent par la collaboration et le "marché noir", d'autres organisent des maquis et des réseaux de résistance, auxquels participent de nombreux réfugiés des pays du nord et de l'est occupés, et surtout des républicains espagnols, basques et catalans rescapés des combats de 1936. Jean Moulin, originaire du Languedoc, sera l'organisateur de l'ensemble de la Résistance avant d'être arrêté à Lyon par la Gestapo.

Dans les régions montagneuses, les maquis de la Résistance créent des zones de libération spontanées en collaboration avec les autorités civiles. Quatre milles hommes armés occupent dès le début de 1944 l'Aigoual et le Mont Lozère. D'autres maquis se développent dans le Tarn et la Montagne Noire, l'Ariège, le Lot, la région toulousaine… et ailleurs !

La répression sera de plus en plus sévère. Et l'événement le plus sinistre sera sans doute la livraison par L'État français à l'Allemagne d'un grand nombre de juifs en août 1942. Il ne faut jamais oublier que ce sont des gendarmes français et une administration française qui ont devancé l'occupant nazi dans ces rafles, en particulier dans la zone non occupée par les Allemands. En effet, nos régions occitanes ne seront réellement envahies par les troupes du Reich que dans la nuit du 11 au 12 novembre 1942, en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord.

Et que penser à ce sujet des responsables (tel Touvier, Bousquet et autre Papon) qui ont signé les arrêts de mort à l'encontre de juifs, de tziganes et autres "étrangers" ? S'ils n'étaient pas en accord avec les mesures prises par le gouvernement, pourquoi n'ont-ils pas démissionné ? Pourquoi n'ont-ils pas rejoint la Résistance ou les Maquis en emportant les fichiers des personnes susceptibles d'être déportées ?

Pourquoi donc avant son procès, M. Papon, pour expliquer son point de vue, a-t-il choisi une revue d'extrême droite ("Enquête sur l'histoire") et pour l'interroger, Dominique Verner ex-responsable de "Jeune Nation", sympathisant de l'O.A.S, fondateur d'"Europe Action", collaborateur de "Défense de l'Occident" et dont les petits copains (Jean Mabire du FN, Jean-Claude Valla de "Minute", Gérard Penciolelli du "Choc du Mois" …) sont plus à l'aise dans les sphères de Bruno Mégret que dans celles qui défendent les « Droits de l'Homme » ?…

Les débarquements en Normandie (6 juin 1944) et en Provence (15 août 1944) déclenchent l'insurrection générale. C'est alors que l'on découvre de nombreux résistants de la dernière heure !

II) L'attitude équivoque de l'épiscopat français

Près de soixante ans après le premier statut des Juifs en 1942 et les premières rafles, voici l'Église de France qui exprime des remords pour son long silence durant l'Occupation, voire sa complicité avec les criminels de l'État français.

Nous rappellerons ici quelques faits graves significatifs qui sont d'ailleurs dans la logique politique de l'Église institutionnelle du Vatican et de certains épiscopats : à savoir le soutien systématique au cours de l'Histoire au pouvoir politique établi qui s'appuie sur les puissances économiques du moment.

L'Église qui collabore

Ainsi l'archevêque de Bordeaux, Mgr Feltin, publie en 1942 une lettre pastorale largement diffusée par Vichy où il invite "tous les catholiques, employeurs et employés, à ne pas refuser leur concours individuel, chacun à son plan providentiel, dans l'organisation professionnelle en cours. L'Église n'a jamais considéré la liberté syndicale comme tellement essentielle que tout régime social qui en suspendrait l'exercice doive par le fait même être taxé d'abus de pouvoir".

Il faut savoir que dès le 25 juin 1940, Feltin appellera de ses vœux la naissance d'un "ordre nouveau", devant Pétain en personne à la cathédrale Saint-André de Bordeaux ! Le 28 juillet suivant, il célèbrera une messe d'action de grâce… pour l'armée allemande. Jamais un mot pour les victimes des rafles et de la déportation à Bordeaux.

Par contre il fera jeter à la Garonne des exemplaires de "Témoignage Chrétien", journal jugé trop progressiste et défavorable à Vichy, et il favorisera toutes les revues catholiques de collaboration : "Soutanes de France" ,"La liberté du Sud-Ouest", "Voix françaises".

Lors de la fête de Jeanne d'Arc le 14 mai 1943, il lance un appel au rassemblement des catholiques français autour du Maréchal Pétain. Le 12 juillet 1944, devant son ami Maurice Papon, il préside un service funèbre pour Philippe Henriot, ministre de la propagande de Vichy, exécuté par la Résistance.

A la Libération, de Gaulle le déclarera indésirable… mais le Vatican le confirmera dans ses fonctions d'évêque et on le retrouvera même… cardinal-archevêque de Paris ! Ainsi pourra-t-il collaborer avec Papon, lui aussi… promu à Paris comme préfet de police de la Ve République sous de Gaulle (quelle ironie du sort!) et sous Michel Debré alors premier ministre. N'oublions pas que, replié durant toute une nuit à la Préfecture de Police parisienne, Papon présidera en toute impunité au massacre des Algériens de la capitale en ce 17 octobre 1961 de sinistre mémoire !…

Le cardinal Gerlier archevêque de Lyon n'est pas en reste en fait de collaboration vichyssoise. L'abbé Glasberg, co-fondateur de l' "Amitié Chrétienne", raconte comment il sauva des enfants du camp de Vénissieux en volant l'ordre de leur déportation et comment il fut réprimandé par Gerlier qui lui ordonna de livrer les adresses où ces enfants étaient logés : "Je vous garantis, affirme le Cardinal; qu'on ne les communiquera pas à la police allemande, le maréchal Pétain a donné sa parole et je lui fais confiance". Heureusement ce sont de fausses adresses qui sont données au cardinal… car le lendemain, la police française viendra chercher ces enfants… quelle ne trouvera pas !

L'Église qui résiste

Durant toute cette période, l'ensemble de l'épiscopat français (sauf neuf évêques dont ceux de Toulouse et de Montauban) apporte un soutien sans faille à Vichy et déclare en état de péché tout catholique qui désapprouve Pétain !

Mais dans le même temps, des catholiques résistants se regroupent avec des hommes et des femmes venus d'autres horizons autour du Mouvement de Libération Nationale (MNL) et du journal "Liberté" qui fusionneront pour donner le mouvement "Combat". Par la suite, ces mêmes chrétiens résistants fonderont le journal progressiste "Témoignage Chrétien" (qui s'engagera après la guerre, contre le colonialisme français et contre la torture en Algérie).

D'autre part, la région toulousaine aura la chance de connaître à cette époque deux hommes exceptionnels dans les personnages de l'archevêque de Toulouse Mgr Saliège, et de l'évêque de Montauban Mgr Théas.

Saliège va dénoncer la position de ses confrères collaborateurs, aidera les Résistants et s'insurgera publiquement contre les lois anti-juives de Pétain. Le 22 août 1942 il fait lire un message dans toutes les églises : "Dans notre diocèse; des scènes d'épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et du Récébédou. Les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d'autres. Un chrétien ne peut l'oublier".

En écho, Pierre-Marie Théas évêque de Montauban demande qu'une lettre soit lue "sans commentaire" dans toutes les églises du diocèse le 30 août 1942 : "… Et voici que dans nos régions, on assiste à un spectacle navrant : des familles sont disloquées ; des hommes et des femmes sont traités comme un vil troupeau et envoyés vers une destination inconnue, avec la perspective des plus graves dangers. Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes aryens ou non aryens, sont frères, parce que créés par le même Dieu ; que tous les hommes, quelles que soient leur race ou leur religion, ont droit au respect des individus et des États. Or, les mesures antisémites actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille…".

Le 3 juin 1943, Théas s'adressera à la population de Montauban sur la place du Rond pour dénoncer l'envoi en Allemagne de travailleurs français qu'il qualifie de déportation et d'atteinte au droit naturel.

Une équipe très motivée entoure Saliège à Toulouse, en particulier Mgr de Courrèges évêque auxiliaire, les abbés Garail et Gèze arrêtés en mai 1943, l'abbé Naudin curé des Sept-Deniers arrêté par la Gestapo et interné à Dachau. L'abbé René de Naurois (de Villemur) rejoindra de Gaulle à Londres et débarquera en Normandie en juin 1944. Le monastère des trappistes à Thil (H-G) servira de "boîte à lettres" pour la Résistance et le couvent de La Mothe à Muret sera le Q.G. du futur préfet des Hautes-Pyrénées.

N'oublions pas Mgr Bruno de Solages, recteur de l'Institut Catholique de Toulouse qui clame : "Je préfère une France victorieuse gouvernée par Léon Blum et les Francs-Maçons à une France défaite gouvernée par le Maréchal". Et lors de la rentrée universitaire de 1942, il n'hésitera pas à déclarer : "Ne devons-nous pas plus que jamais, nous cramponner à la vérité de toute notre âme en ces temps douloureux où une marée de mensonges cherchent à nous submerger ?"

La bibliothèque de l'Institut Catholique devient alors un centre de résistance intellectuelle avec la complicité du chanoine Martimort. Le 9 juin 1944, Bruno de Solages et trois de ses professeurs seront arrêtés et internés au camp de Neuengamme en Allemagne. Il faut savoir ici que Vichy subventionnera confortablement les Instituts catholiques… sauf celui de Toulouse !

Malgré ce qui vient d'être écrit, de nombreux curés de Toulouse soutiennent la bourgeoisie locale qui a opté pour Vichy et ils refusent de lire en chaire les lettres de Saliège. Le plus connu est l'abbé Sorel, conseiller national de Vichy et complice de la Milice : il sera abattu un matin près de la cathédrale par la Résistance.

Enfin, les positions sociales de nos deux prélats sont sans ambiguïté et ont de quoi surprendre pour l'époque.Le 13 février 1944, Saliège s'adresse aux Toulousains : "… Un nouveau prolétariat se constitue à côté de l'ancien. L'ordre ne peut être établi que par une sage distribution des richesses…". Déjà le 16 février 1941, il affirmait : " … Quelles que soient l'issue et la durée de la guerre actuelle, partout sonne le glas du libéralisme économique (…). Le monde devient aussi petit qu'un village de montagne. Les peuples ne peuvent pas s'ignorer, s'ils sont voisins (…). Dans un tel monde (…) la vie n'est possible que si elle est pacifique."

Après son retour de Compiègne où la Gestapo l'a interné, Théas s'adresse à son tour le 9 septembre 1944 à la population de Montauban :" Sous la poussée des forces incoercibles, le monde d'aujourd'hui appelle une révolution. Cette révolution doit se faire et elle doit réussir, mais elle ne le peut que si l'église entre dans la mêlée, porteuse du message évangélique(…). La classe ouvrière en a assez d'être victime d'un régime économique injuste. La classe ouvrière a raison. Comme je la comprends aujourd'hui!Une expérience récente m'a appris ce que c'est qu’avoir faim, ce que c'est qu'être mal logé, mal vêtu, ce que c'est qu'être offensé dans sa dignité humaine, je sais ce que c'est d'être asservi et sans liberté. Délivrés de la dictature nazie, nous voulons délivrer la classe ouvrière de l'esclavage capitaliste. Telle est la volonté de Dieu et de l'Église".

Que pensera le Vatican de toutes ces déclarations révolutionnaires ? Eh bien, Théas sera "exilé" à Lourdes : la fréquentation de la grotte de Massabielle ne calmera pas pour autant son ardeur… et le vin de messe tournera au vinaigre avec Rome !…

Quant à son comparse Saliège l'Auvergnat qui était paralysé (des membres inférieurs et de la parole, mais pas de l'écriture !), il sera "couronné" Cardinal, à la Daurade de Toulouse, par le nonce apostolique Mrg Roncalli (le futur Jean XXIII), sur la pression inlassable de Pierre Berthaux commissaire de la République… et malgré les fortes réticences du pape Pie XII qui avait eu, lui, des attitudes plus qu'ambiguës avec le fascisme et le nazisme durant la guerre !

Alors aujourd'hui : repentance de l'Église ? Soyons prudents et voyons l'ouvrier à ses œuvres ! L'Opus Dei, pur chef-d'œuvre du catholicisme inquisitorial règne en maître au Vatican : l'évêque d'Évreux, Jacques Gaillot, trop proche des humbles pour certains, n'a-il pas été limogé, alors même que le fondateur de l'Opus Dei était béatifié ?…


III) La France nationaliste du XIXe siècle


Mais comment en est-on arrivé là ? Pour répondre à cette question, il faut remonter le cours de l'Histoire jusqu'au début de la IIIe république.

La république coloniale

Après la défaite de l'armée française devant les Prussiens durant la guerre de 1870, l'Etat français voit l'Alsace et la Lorraine rattachées à l'empire allemand qui vient d'être proclamé dans la galerie des glaces à Versailles.

Après le soulèvement populaire des communes de Narbonne, Béziers, Marseille, Toulouse … le nouveau gouvernement présidé par le Marseillais Adolphe Thiers va écraser dans le sang la Commune de Paris en 1871 : c'est le triomphe de la bourgeoisie.

Après l'avortement d'un rétablissement monarchique en faveur d'Henri V comte de Chambord sous l'égide de Mac Mahon, c'est une IIIe République qui va s'affirmer au fil des ans. Dans ce cadre, un nationalisme à visages multiples verra progressivement le jour.

Les valeurs militaires sont exaltées. Les associations patriotiques se multiplient et placent tous leurs espoirs dans l'armée. Les Républicains qui triomphent dans les élections se lancent avec Jules Ferry dans les conquêtes coloniales : au nom de la "supériorité de la race blanche", on va répandre "les lumières du progrès et de la liberté contre l'ignorance et la barbarie" en Afrique et en Asie ; on va bâtir une France grande et puissante au-delà des mers !D'autres au contraire, comme Georges Clemenceau, préfèrent un nationalisme de repli continental : "Mon patriotisme est en France tourné vers la ligne bleue des Vosges !"…

Après 1886, le mouvement boulangiste débouche sur un nationalisme revanchard et traditionaliste avec Déroulède, Drumont, Barrès et Maurras. Ordre et autorité sont les deux mamelles d'un nationalisme conservateur qui traduit la frilosité d'un mouvement de défense contre les supposées menaces extérieures, contre ce que Maurras appelle "l'anti-France", c'est -à -dire les apatrides, les juifs, les francs-maçons… le commerce des produits étrangers!

Barrès se désole : "Je sens diminuer, disparaître la nationalité française, c'est-à-dire la substance qui nous soutient et sans laquelle je m'évanouirais."
Qu'il soit de gauche ou de droite, le nationalisme de cette fin du XIXe siècle place dans l'armée tous ses espoirs d'un moule uniforme pour une patrie française une et indivisible… et tous chantent avec Déroulède "L'armée est la grande patronne qui nous baptise tous Français"

Dans ce même esprit, Jules Ferry, ministre de l'Instruction Publique et des Colonies, bâtit une école pour tous les petits Français que l'on ne peut imaginer autrement qu'avec de "chères petites têtes blondes aux yeux bleus de France" comme leurs "ancêtres gaulois" inventés pour la circonstance, tant il est vrai que la bourgeoisie d'affaires triomphante a besoin de cervelles bien hexagonales.

C'est ainsi que les historiens officiels écrivent des manuels scolaires qui font l'unanimité à droite comme à gauche de l'échiquier politique. Ernest Lavisse imagine une "Histoire de France" mythique et consensuelle avec les mêmes dates, les mêmes évènements, les mêmes noms de héros idéalisés pour tous.

Michelet renchérit avec "les saintes baïonnettes de France" du chevalier Bayard aux soldats de l'an II. Dans "Le peuple", il décrit ainsi les devoirs d'un père envers son fils, pour une France qui ne peut-être que "celle du Nord" : "Il le mène de Notre Dame au Louvre, aux Tuileries, à l'Arc de Triomphe. D'un toit, d'une terrasse, il lui montre le peuple, l'armée qui passe, les baïonnettes frémissantes, le drapeau tricolore… Tiens, mon enfant, regarde, voilà la France, voilà la patrie !"
C'est aussi ce qu'écrira plus tard Charles de Gaulle quand il évoquera les années 1910 dans ses "Mémoires de guerre"

De gauche comme de droite, la nation française ne cesse d'évoquer le passé guerrier du pays autour de la langue française et, à l'école, on se lance alors dans une guerre impitoyable contre les langues maternelles parlées par les enfants, qu'on qualifie de "patois" !
Rares sont les hommes politiques qui osent dire comme Jaurès dans la "Revue de l'Enseignement primaire" du 15 octobre 1911 :

"J'ai été frappé de voir, au cours de mon voyage à travers les pays latins, que, en combinant le français et le languedocien et par une certaine habitude des analogies, je comprenais en très peu de jours le portugais et l'espagnol (…). Dans les rues de Lisbonne, en entendant causer les passants, en lisant les enseignes, il me semblait être à Albi ou à Toulouse.Si, par comparaison du français et du languedocien, ou du provençal, les enfants du peuple dans tout le Midi de la France, apprenaient à retrouver le même mot sous deux formes un peu différentes, ils auraient bientôt en main la clef qui leur ouvrirait, sans grands efforts, l'italien, l'espagnol, le portugais (…). Pour l'expansion économique comme pour l'agrandissement intellectuel de la France du Midi, il y a là un problème de la plus haute importance, et sur lequel je me permets d'appeler l'attention des instituteurs."

Un siècle de nationalisme exacerbé

Voici tout juste un siècle, le 13 janvier 1898, Émile Zola lançait son fameux "J'accuse…" à la face de l'armée et du gouvernement dans le journal de Clemenceau.

Le capitaine Dreyfus est accusé à tort d'espionnage en faveur de l'Allemagne : il est juif! Or les responsables militaires découvrent très vite le nom du véritable coupable. Mais après une campagne anti-juive délirante, Dreyfus est condamné, envoyé au bagne et sous le couvert de la "Raison d'État", on impose le silence à ceux qui savent la vérité ou on les enferme comme le colonel Piquart au Mont Valérien !

Il faut attendre la campagne de presse engagée par Zola, soutenue par Léon Blum, Jean Jaurès, Marcel Proust et bien d'autres, pour faire réviser le procès. Dreyfus sera enfin réhabilité… mais Zola y perdra la vie, asphyxié probablement par le sabotage de sa cheminée.L'affaire Dreyfus sera le détonateur d'un anti-sémitisme dont la virulence ne fera que s'amplifier au cours du XXe siècle jusqu'à son paroxysme sous le régime de Vichy.

En route pour la "Grande Guerre" : la fleur au fusil !

A cette même époque, la France comme les autres États d' Europe développe son impérialisme, crée des colonies et participe au pillage de l'Afrique et de l'Asie. Des heurts de plus en plus violents se produisent entre ces principales puissances économiques qui ont des colonies très étendues, pour réaliser de bons bénéfices et écouler des excédents de production… et celles qui en ont moins.

Un choc violent est en vue. Et des hommes politiques clairvoyants comme Jean Jaurès essaient d'éviter une explosion de l'Europe. C'est compter sans le déchaînement nationaliste de la presse. Qu'on en juge !

Le 3 février 1913, Charles Péguy écrit : "Je demande pardon aux lecteurs de prononcer ici le nom de Jaurès. C'est un nom qui est devenu si bassement ordurier… ce gros bourgeois parvenu, ventru, aux bras de poussah… Ce malhonnête homme. Un pleutre, un fourbe parmi les fourbes. Un grossier maquignon du Midi.(…) Une de nos hontes nationales…Un agent du parti allemand… Un ennemi de l'intérieur…"

Dans l' Action Française du 21 avril 1913, Léon Daudet traite Jaurès de "Symbole ignoble, tonitruant et véreux de parlementaire expirant… Du point de vue national, ce militant du Gaillacois mériterait un châtiment exemplaire dans tout État organisé".

Dans le même journal du 15 mai suivant, Charles Maurras ajoute : "Il serait bon de ne pas perdre ce traître de vue". Maurice de Waleffe écrit le 17 juillet 1914 dans "Paris-Midi" : "A la veille de la guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui administrer à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général ne ferait pas son plus élémentaire devoir ? Si, et je l'y aiderai".

Enfin dans l'Action Française du 23 juillet 1914, on peut lire : " Nous ne voudrions déterminer personne à l'assassinat politique. Mais que Monsieur Jaurès soit pris de tremblement…". Le 31 juillet 1914 à 21h 40, Jaurès est assassiné à Paris au "Café du Croissant" rue Montmartre.
Le lendemain, la France mobilise. Le surlendemain éclate le plus grand conflit fratricide d'Europe qui va embraser le monde entier. Or l'assassin de Jaurès, Raoul Villain, un jeune catholique nationaliste de 28 ans, passera la guerre à l'abri d'une prison de la république et ne sera jugé qu'en 1919 : il sera acquitté… et c'est la veuve du tribun tarnais qui sera condamnée "aux dépens" … au nom du peuple français !!!

Il faut dire ici que les esprits ont été bien préparés à cette "Grande Guerre" par l'école. J'ai retrouvé dans ma maison familiale à Bondigoux (Haute Garonne) des cahiers d'écoliers des années 1910 bien écrits à l'encre violette. Tous les résumés y sont une exaltation des gloires militaires de la France. Quant aux cahiers de poésie, ils reflètent la même idéologie.

En voici quelques extraits sur un cahier du Cours Moyen en 1911 :

D'Erckman-Chatrian :

"Dis-moi quel est ton pays
Est-ce la France ou l'Allemagne ?
C'est un pays de plaine et de montagne
Que les vieux Gaulois ont conquis
Deux mille ans avant Charlemagne
Et que l'étranger nous a pris ! […]"

De Victor Hugo :

"O soldats de l'an II
[…] la Révolution leur criait : "Volontaires
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères !"
Contents ils disaient Oui […]"

Et encore :

La sortie

"[…] C'est la tradition des femmes de la Gaule
D'aider l'homme à porter l'armure et d'être là. […] "

De Jean Aicard :

Les deux blessés :

Ils s'étaient battus chacun pour sa patrie […]

Aux écoliers de France :

[…] Nous vous disons : "Voici les fils de notre race "[…]
Enfants nous faiblissons ! Venez à la rescousse !
Vos aînés, les vaincus, vous disent en pleurant,
Votre mère en pleurant vous dit de sa voix douce :
"Petit peuple français, vite au secours du grand." […]

Cependant tous les citoyens de notre pays ne se laissent pas abuser par cette propagande nationaliste franchouillarde. Louis Barthas, tonnelier du Narbonnais a participé au soulèvement viticole du Languedoc en 1907 et il a vécu toute la guerre de 14-18 sur le Front. Dans les tranchées, il prend des notes sur tout ce qu'il voit, entend, ressent. Après la guerre, il les consigne sur plusieurs cahiers d'écolier qui sont publiés en 1978.

Voici comment il décrit le premier jour de mobilisation :" Une cohue de soldats emplissait Narbonne habillés moitié en civil, moitié en militaire, on ne savait plus où caser tout ce peuple accourant avec une exactitude qui déconcertait les autorités militaires elles-mêmes, s'attendant à compter les réfractaires, les déserteurs par centaines. Mais docilement tous s'empressent de venir enchaîner leur liberté, se courber sous le joug militariste".

Et voilà sa conclusion sur la plus grande tuerie de l'Histoire :

" Pour maintenir le moral au cours de cette guerre, pour la justifier, on a menti cyniquement en disant qu'on luttait uniquement pour le triomphe du Droit et de la Justice, qu'on n'était guidé par aucune ambition, aucune convoitise coloniale ou intérêts financiers et commerciaux.
On a menti en nous disant qu'il fallait aller jusqu'au bout pour que ce soit la dernière des guerres.On a menti en disant que nous, les poilus, nous voulions la continuation de la guerre pour venger les morts, pour que nos sacrifices ne soient pas inutiles […]
Et dans les villages on parle déjà d'élever des monuments de gloire, d'apothéose aux victimes de la grande tuerie, à ceux, disent les patriotards, qui "ont fait volontairement le sacrifice de leur vie", comme si les malheureux avaient pu choisir, faire différemment.
Je ne donnerai mon obole que si ces monuments symbolisaient une véhémente protestation contre la guerre, l'esprit de la guerre et non pour exalter, glorifier une telle mort afin d'inciter les générations futures à suivre l'exemple de ces martyrs malgré eux." […]

Le traité de Versailles : une faute française

En 1919 des pourparlers très difficiles s'engagent pour établir un traité de paix entre les puissances alliées sous l'égide de la France, et les puissances vaincues dont l'Allemagne qui vient de se débarrasser à son tour de l'Empire pour une République.

C'est l'occasion de rétablir des relations nouvelles amicales et équitables entre les pays et les peuples d'Europe. Mais c'est oublier bien vite l'orgueil du "coq gaulois" et l'intransigeance de Clemenceau, véritable artisan du traité de Versailles en tant que chef du gouvernement, et premier responsable des évènements douloureux qui suivront au cours du XXe siècle.

Le 12 avril 1919, le "Tigre" se félicite de ses propres exigences : "Les questions définitives de réparation, de restitution, de garanties pour la France, sont réglées de façon à réjouir le cœur de tous les Français".

Ce n'est pas l'avis d'Anatole France qui, plus lucide, écrit en 1920 :" La plus horrible des guerres a été suivie d'un traité qui ne fut pas un traité de paix, mais la prolongation de la guerre. L'Europe en périra si, enfin, la raison n'entre pas dans ses conseils".

En effet, certains articles du Traité de Versailles, surtout l'article 231, véritable diktat de Clemenceau, rendent impossible une réconciliation franco-allemande, qui serait indispensable pour assurer la stabilité de l'Europe. C'est alors la consternation chez les démocrates de la jeune république d'Outre-Rhin. Anatole France a vu juste.

Dès lors les événements s'enchaînent très vite, surtout sous les effets de la crise économique de 1929 qui vient accroître en Allemagne les rigueurs du traité de Versailles : les chômeurs et tous les laissés-pour-compte vont se jeter dans les bras d'un "sauveur suprême"… et le nazisme accèdera légalement au pouvoir. On connaît la suite !

Parallèlement on voit en France une montée de l'anti-sémitisme, du racisme, de l' "anti-différence". Les ligues extrémistes se multiplient. Ce sont les morts du 6 février 1934 à Paris. Puis en Espagne c'est la guerre civile en 1936, la victoire du Franquisme soutenu par Hitler et Mussolini, l'anéantissement des républiques de Catalogne et du Pays Basque (n'oublions pas Guernica !) dans l'indifférence complice de l'État français, l'arrivée chez nous d'émigrés italiens anti-fascistes et de républicains espagnols qui vont modifier la physionomie des villes d'Occitanie comme Toulouse.


On décolonise dans la douleur

Après 1945, la France saura-t-elle tirer la leçon des crimes de la période de Vichy et de ce demi-siècle ? Hélas! Ce n'est pas sûr. Voici à présent les guerres de la décolonisation : difficile d'établir des relations normales, équitables, de peule à peuple quand on se prend encore pour "le nombril du monde" !

C'est donc la guerre d'Indochine que la France perdra après le désastre de Dien-Bien-Phu, puis celle d'Algérie avec son cortège de crimes contre l'humanité et de déclarations qui font sourire aujourd'hui : "L'Algérie c'est la France !" proclamera Mitterrand, ministre de l'intérieur en 1954. "Il n'y a ici en Algérie que des Français à part entière !", décrètera de Gaulle en juin 1958 à Alger, avant de chanter en duo avec Michel Debré son Premier Ministre : "La France s'étend sur les deux rives de la Méditerranée de Dunkerque à Tamanrasset!".

Ce sont aussi des tentatives de Coups d'État militaires : 13 mai 1958… 24 janvier 1960… 23 avril 1961 ; c'est la création de l'O.A.S (Organisation Armée Secrète) et ses nombreux attentats terroristes en Algérie, en Corse et en "métropole" ; c'est le massacre de plusieurs centaines d'Algériens le 17 octobre 1961 à Paris sur les ordres du préfet Papon (!) et ce sont des militants syndicaux assassinés au métro Charonne ; c'est après 1968 la reconversion de militants de l’O.A.S dans le S.A.C. (Service Action Civique) dissous en 1981 après les crimes odieux de Provence ; c'est enfin aujourd'hui, profitant de la 3e crise économique depuis un siècle, l'ascension de l'extrême droite et de la droite extrême "libérale" dépositaires des thèses nationalistes basées sur le racisme, l'anti-sémitisme, la xénophobie, le rejet de toutes les différences…

Une France toujours jacobine


Alors, repentance de l'État français ? Bien sûr, les plus hautes autorités demandent pardon aux victimes de l'holocauste des années 1940. Mais en même temps, la France fidèle à un nationalisme franchouillard d'un autre âge, refuse toujours de signer la charte européenne des langues, comme elle refuse toujours et encore une décentralisation de la télévision qui devrait avoir une réelle autonomie financière et rédactionnelle au service des citoyens des régions, comme elle refuse encore et toujours le bilinguisme, interdit de fait à l'école, tout en imposant l'anglais dans les écoles primaires (à Toulouse par exemple qui est à une heure de route du Val d'Aran pays gascon et à deux heures de la Catalogne !)

Par son jacobinisme séculaire, la France s'enfonce dans un isolement institutionnel anachronique à l'opposé d'une Europe toujours plus intégrée dans les États fédéraux comme l'Allemagne, la Belgique, l'Espagne et plus récemment la Grande-Bretagne dont les Écossais et les Gallois accèdent à l'autonomie culturelle, politique et économique !

Aujourd'hui encore la France ignore toujours les droits de trois cents millions d'indigènes qui vivent sur la planète. Victimes de génocide culturel et d'extermination physique, les peuples autochtones (Inuits du Canada, Indiens d'Amérique, Aborigènes d'Australie, Touareg et Pygmées d'Afrique…) mettent en avant quatre revendications : autonomie, culture, terre et respect de l'environnement.

La commission des droits de l'Homme de l'O.N.U a mis au point depuis quelques années une déclaration sur les droits collectifs des peuples indigènes. Mais la France s'y oppose :

La France éternelle "patrie des droits de l'Homme "(?) écrit Adi Sollberger dans le journal de Zurich "Die Weltwoche", "la France va même jusqu'à considérer que le droit à un enseignement bilingue, condition de base pour l'entretien et le maintien d'une culture minoritaire, constitue une entrave à la souveraineté nationale"… Pourtant, conclut-il, "le droit international stipule qu'il existe des droits collectifs, en l'occurrence le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes !"

IV) L’ héritage historique

Le développement du nationalisme français du XXe siècle (dont le point d'orgue fut le régime de Vichy et dont l'héritage actuel est partagé aussi bien par le Front National et une certaine droite d'une part, que par le jacobinisme républicain d'autre part) est l'aboutissement de plusieurs siècles de conquêtes militaires et d'expansion coloniale.

Un État-nation fondé sur la conquête

Pour couvrir les crimes de la France dans l'Histoire, les responsables politiques invoquent systématiquement le secret d'État et ils justifient les atteintes aux "droits de l'Homme" par la glorification de héros mythiques intouchables que chacun est condamné à vénérer ! La France personnifiée "c'est une religion", selon le mot de Michelet, grand prêtre de ce nouveau culte !

Et comme dans toute religion il faut trouver des dieux fondateurs, eh bien l'État-Nation va naturaliser français les germains Clovis, Charlemagne et son grand-père "Karl lo Martel"…

Le premier fut roi des Belges avant de s'emparer d'autres territoires : romains, aquitains, allemands … par le feu, le fer et des crimes abominables jusque dans sa propre famille. Le second fut empereur allemand, établit sa capitale à Aix-la-chapelle, essuya une défaite historique au Col de Roncevaux dans les Pyrénées où son arrière-garde fut décimée par des Basques insurgés et il dut reconnaître l'autonomie de l'indomptable Aquitaine.

Quant au troisième, il passe aux yeux des Français du XXIe siècle pour le chef qui "a sauvé la France de l'invasion arabe" : on voit tout le profit que certains peuvent tirer d'un pareil slogan aujourd'hui ! Or chacun sait que la France n'existait pas à cette époque-là. Les nations d'alors avaient pour nom: Aquitaine, Bourgogne, Provence, Austrasie, Neustrie… Le français n'existait pas non plus évidemment et l'on parlait des langues différentes dans tous ces espaces européens.

Charles Martel était le fils de Pépin d'Herstal maire du palais d'Austrasie et d'une concubine. Devenu maître de ce pays, il tenta de s'emparer de la Neustrie soutenue par les Aquitains. Une véritable guerre européenne s'engageait. Charles Martel s'attaqua aux Frisons, aux Saxons, aux Bavarois et ravagea le Berri.

Or au VIIIe siècle, au-delà des Pyrénées, après la chute du royaume wisigoth de Tolède, l'Espagne était gouvernée par des Arabes et des Berbères qui dépendaient de l'émir de Damas. Ils étaient soutenus par des juifs et des Wisigoths chrétiens ariens : toutes ces populations se défendaient ensemble contre l'intolérance du catholicisme officiel. Les Catholiques cherchaient à convertir par la force des armes les peuples d'outre-Pyrénées et les musulmans répliquaient par des Razzias en terre chrétienne.

Dans ce contexte, et pour résister aux menaces d'invasion de Charles Martel, Eudes d'Aquitaine conclut une alliance avec son gendre, le chef berbère Munuza, qui gouvernait la Septimanie (actuel Languedoc-Roussillon) ainsi que le nord de l'Espagne. Or Munuza était en conflit avec Abd-El-Rahman gouverneur d'Ibérie. Après la défaite de son gendre, Eudes crut bon de faire appel à Charles Martel pour "défendre" l'Aquitaine ! Vers 732, Abd-El-Rahman fut tué dans les environs de Poitiers et Charles Martel mit alors à feu et à sang le sud de la Loire, l'Aquitaine, le Languedoc et la Provence où ses troupes semèrent la terreur de 735 à 739.

Quelques siècles plus tard, voici les Croisades. Là aussi ce furent des massacres épouvantables de populations entières : massacre de Chrétiens d'Orient par ceux d'Occident ; prise de Constantinople et conquête de l'empire byzantin; massacre de Juifs et de Musulmans de Jérusalem et de l'ensemble de la Palestine.

Massacre aussi des Cathares et destruction totale de la civilisation Occitane, une des civilisations les plus brillantes d'Europe : l'esprit des croisades aboutit en effet en Occident à l'instauration de l'Inquisition, ancêtre de la Gestapo, qui extermina tous ceux qui refusaient la foi catholique institutionnelle et s'opposaient au nouvel ordre établi par Paris, après l'invasion des pays occitans par les armées franciennes au XIIIe siècle.

A cette occasion on ne peut passer sous silence les crimes contre l'humanité commis par des personnages vénérés dans les manuels scolaires comme Louis IX dit "Saint-Louis", pourfendeur de Cathares et de nombreux Occitans (Cf. Montségur), mais aussi massacreur des Juifs de Toulouse et du Languedoc auxquels il fit porter la célèbre rouelle de drap jaune cousue sur leurs vêtements ! "Quand on entend médire de la foi chrétienne, il ne faut la défendre qu'avec l'épée, dont on doit donner dans le ventre autant qu'elle peut entrer", disait le "Saint" roi à son compagnon Joinville.

Ainsi fut anéanti un espace culturel original ouvert aux influences d'Orient (Judaïsme, Christianisme et Islam) et aux échanges économiques avec l'Italie et la Méditerranée, en plein épanouissement de l'art roman et de la langue des Troubadours, en plein développement des Républiques urbaines et des libertés communales…

Michelet (à qui nous devons l' "Histoire de France" officielle, mythique et raciste) dénigre ainsi les Occitans à propose de la "Guerre des Albigeois" : " Les croisades eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe du Nord, celle du Midi. La dernière se présenta sous l'aspect le plus choquant : esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse opulence, élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes mauresques, figures sarrasines.
Les aliments même étaient un sujet d'éloignement entre les deux races « les mangeurs d'ail, d'huile et de figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang mauresque et juif …, et le Languedoc leur semblait une autre Judée… »


Une France totalitaire


Après la conquête du Comté de Toulouse, la Francie va tenter de coloniser les consciences et de franciser les pays soumis en développant une administration royale de type colonial qui sera très efficace. Ici point de sentiment !

Ce que certains historiens appellent la "paix française", ce sont les bûchers de l'inquisition encouragés par Louis IX ; c'est l'aggravation du sort des Juifs au fur et à mesure des conquêtes ; c'est le rêve de domination européenne par le roi de France et ce sont les guerres françaises d'Italie au XVIe siècle.

Avec la monarchie absolue "de droit divin", on assista à une chasse aux hérétiques dont les protestants feront les frais. Si Henri IV, le roi gascon, a tenté d'établir une liberté de conscience dans ses États en 1598, ce ne fut qu'un court répit. Avec Richelieu, Anne d'Autriche et Mazarin on considèrera le non-catholique comme un "ennemi de l'intérieur".

Contre les Huguenots ce seront des menaces et des violences permanentes, comme le chantage à l'enlèvement des enfants, et on les obligera à se convertir au catholicisme ou à fuir. Au nom d'une idéologie totalitaire d'un État monolithique ("une Foi, une Loi, un Roi "!), Louis XIV finira par révoquer l'Édit de Nantes promulgué par son grand-père. L'historienne Janine Garisson écrit : "La révocation de l'Édit de Nantes se présente bien clairement comme une décision politique, relevant de ce que l'on appelle de nos jours le totalitarisme".

Nombreux furent alors ceux qui quittèrent nos régions pour la Suisse, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Afrique du Sud ou l'Amérique, notamment des Huguenots de Montauban et de Nîmes, ce qui entraîna un fort malaise économique en Languedoc. Pour ceux qui restèrent, ce fut la nuit inquisitoriale et la suspicion permanente comme au Moyen Age.

Lors de la Guerre des Camisards, pour briser l'obstination des Cévenols, Louis XIV décida en août 1703 d'utiliser des méthodes nouvelles qui seront imitées au XXe siècle par d'autres dictateurs (tel Pol Pot au Cambodge): pour rayer de la carte cette région occitane, les familles seront séparées (vieillards entassés dans les casernes de Béziers et de Mende ; adolescents et hommes mariés enrégimentés à Lunel, Nîmes et Montpellier ; filles et femmes mariées internées dans les manufactures de Lodève et de Carcassonne ; enfants plus jeunes placés dans les hôpitaux de Toulouse, Lyon et Montpellier). Puis les villages seront détruits, forêts et récoltes brûlées. Les habitants restés sur place malgré l'ordre de déportation, seront massacrés. Tout un pays rasé et désertifié !

Quelque soixante ans plus tard, ce fut le supplice du Protestant Jean Calas à Toulouse, accusé à tort d"un crime qu'il n'avait pas commis, comme Dreyfus plus d'un siècle après. Exécuté en 1762, Calas fut réhabilité après une campagne célèbre de Voltaire à travers toute l'Europe.

La "paix française" c'est aussi la centralisation administrative sur Paris et l'ordonnance de Villers-Cotterets signée en 1539 par François 1er qui fait du "langage maternel français " la seule langue obligatoire dans tous les actes judiciaires (une disposition reprise 450 ans plus tard par le ministre de la culture Toubon et inscrite dans la constitution de la Ve République pour mieux "escaner" les langues de France). Le totalitarisme de François 1er sera d'ailleurs raillé par Maximilien d'Autriche qui constate que le Roi de France est un roi des bêtes, "car, dit-il, en quelque chose qu’ il commande, il est obéi aussitôt comme l'homme l'est des bêtes".

Il faut dire qu'en 1490 Maximilien avait épousé par procuration Anne de Bretagne. Mais Charles VII de France conduisit une expédition militaire pour faire rompre ce mariage : il épousera alors la duchesse de Bretagne en 1491 qui, devenue veuve, devra ensuite se remarier avec Louis XII. Leur fille sera plus tard la femme de François 1er. L'impérialisme français causera l'annexion de la Bretagne en 1532. Il en sera de même pour la Provence en 1547.

D'autres peuples subirent le même sort.

L'Alsace, "grenier et cave" des peuples du Rhin supérieur au Moyen Age, sera victime de l'Anschluss de Louis XIV : après la "Guerre de Trente Ans" (1618 à 1648) et le traité de Westphalie, les Alsaciens seront rattachés de force à la monarchie française, sauf Strasbourg qui le sera en 1681. En 1798 voici le tour de Mulhouse qui faisait partie de la Confédération helvétique.

Quant à la Corse du XVIIIe siècle, qui venait d'établir une république indépendante sous l'égide de Pascal Paoli, avec un service militaire pour tous, un enseignement primaire obligatoire et une université à Corti, une constitution qui fit l'admiration des esprits éclairés d'Europe et qui servit de modèle à la Constitution des Etats-Unis d'Amérique (!), elle fut achetée en 1768 par Louis XV à la République de Gènes, comme on achète une caisse de mandarines !

Une conquête militaire de l'île fut alors entreprise, où la France perdit plus d'hommes que durant la guerre d'Algérie ! Après la défaite des Corses à Ponte Novu, une justice expéditive à la française fera taire momentanément toute révolte : "Tous les habitants de la Pieve sont déclarés rebelles ; on pend, on roue des notables et leurs parents".

Et la Corse demeurera "gouvernement militaire" jusqu'à la fin du XIXe siècle. Soulignons aussi que les Corses (mobilisés jusqu'aux pères de six enfants !) seront placés en première ligne durant la guerre de 14-18 avec les Algériens et avec tous les contestataires repérés, tels ceux du 17e de Ligne (les révoltés de 1907 à Béziers) : ainsi la Corse perdit-elle son potentiel de main-d'œuvre agricole et ses savoir-faire de la terre ancestrale, ce qui poussera les plus jeunes à quitter leur île pour des emplois dans l'administration hexagonale : la Corse exsangue va devenir une économie assistée.

Plus tard encore, en 1860 le "Peuple Souverain de Savoie" sera purement et simplement annexé par l'État français. Et pour légitimer cet acte qu'on qualifierait aujourd'hui de grand banditisme ou de terrorisme, Napoléon III organisera un de ces referendum-plébiscite dont il a le secret : pas de bulletin "non"; pas d'isoloir ; abstention interdite ; vote sous surveillance des curés et des gendarmes… Résultat : un "oui franc et massif " de 99% qui met fin à l'autonomie dont bénéficiait auparavant les Savoisiens au sein de la Confédération helvétique.

Rappelons qu’ aujourd'hui la Savoie n'est même pas une région ! Mais en ne respectant pas les clauses du Traité d'annexion (en particulier après la dernière guerre), l' État français ne s'est-il pas placé en porte-à-faux vis-à-vis du droit international ? Le "Peuple souverain de Savoie" n'est-il pas en droit de demander en conséquence son adhésion à la Communauté Européenne ?

Remontons le temps jusqu'à la Révolution bourgeoise de 1789. Au début des événements, l'influence du siècle des Lumières, de l'expérience républicaine du Corse Pascal Paoli et des Constitutions anglo-américaines fera germer les idées de liberté, d'égalité et de fraternité (formule héritée des Républiques d'Occitanie au Moyen Age : libertat, paratge, Amor) qui se concrétiseront dans la "Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen" le 26 août 1789.

Mais en même temps, la Révolution construira un État-Nation au service de la bourgeoisie parisienne et créera aussi le mythe d'une nation éternelle une et indivisible : ce sera le découpage de l'État en départements qui sont pour la plupart sans lien avec le contexte géographique et historique. Le despotisme de Napoléon consolidera le tout par une ultra-centralisation administrative (fait unique en Europe !) et la création des préfets aux ordres directs du gouvernement.

Bref, un centralisme jacobin autoritaire qui assassine la démocratie et dont la France frileuse du XXIe siècle naissant a du mal à se débarrasser, les yeux encore fixés sur "la ligne bleue des Vosges" depuis 1871 !… malgré la construction de l'Europe en cours composée d' États fédéraux.

L'école de la IIIe République parachèvera ce processus par une "hexagonalisation" des esprits, du langage, des comportements, avec l'enseignement d'une "Histoire" parisienne franco-gauloise.

La responsabilité de l’école


Après la guerre de 1870 et malgré le centralisme politique et administratif né de la monarchie absolue et de la Révolution française, on ne peut pas dire que tous les cœurs battaient pour un attachement indéfectible à la "patrie française". Nice et la Savoie intégrées de force à la France peu de temps avant cette guerre offraient une résistance certaine. Un Savoyard de Saint-Julien ne criait-il pas en 1873 : " A bas la France, à bas les français, il faut faire une révolution pour s'en débarrasser"? En 1880 le recteur de l'académie de Rennes écrivait qu'il était urgent de franciser une "Bretagne qui n'a pas été volontairement rattachée à la France".

Ainsi donc se dessina le projet d'une école publique, obligatoire et laïque par village, réclamée par la société industrielle. Mais cette nécessité se conjugua avec le désir d'inculquer à tous les Français de souche parisienne ou colonisés la religion de la patrie républicaine "une et indivisible" excluant toute diversité.

Et la première recommandation qui fut faite aux instituteurs, ce fut de livrer une guerre impitoyable aux langues historiques parlées (et appelées "patois" par Paris) au profit d'une seule: le patois francien du Bassin parisien plus connu sous le nom de "français" ! "Nous qui parlons notre langue, tandis que tant de nos compatriotes ne font que la balbutier", regrettait le Cadurcien Gambetta dès 1871. Il suivait en cela la politique des pourfendeurs de prétendus "patois de France" sous la révolution, tels l'abbé Grégoire et Barère de Vieuzac.

Ainsi Jules Ferry imposa le français à l'école en recommandant des méthodes les plus infamantes à l'égard des enfants surpris en flagrant délit de langage maternel… Cette génération apprit donc à écrire en français… mais continua à parler occitan, basque ou catalan, corse ou breton…

Personnellement, je n'ai jamais entendu mes grands-parents parler une autre langue que l'occitan entre eux et avec les personnes de leur génération… Ce qui ne les empêchait pas (au contraire !) d'écrire un français très correct et sans faute d'orthographe ! Il faut dire que bien des instituteurs de nos régions passaient outre les consignes ministérielles et avaient compris, comme le recommandait Jean Jaurès, que le vrai bilinguisme était "un problème de la plus haute importance".
J'eus moi-même, dans les années 50, deux enseignants remarquables dont je garde un souvenir ému, au Lycée Ingres de Montauban : un instituteur en 7e (à l'époque, le Lycée allait de la 11e ou CP à la terminale!) et un professeur de lettres classiques en 5e qui nous apprenaient le français à partir de l'occitan et du latin en créant pour l'occasion, des histoires en chansons dans ces langues, que nous jouions dans la classe.

Aujourd'hui par contre, combien de professeurs des écoles se plaignent des déficiences de leurs élèves en français et notamment en orthographe ? Pauvres élèves handicapés linguistiques auxquels on impose quelques balbutiements d'anglais informatisés, tout en faisant croire aux parents qu'on fait du bilinguisme !

L'Histoire enseignée à l'école contribua grandement au développement de l'idée de patrie française, comme nous l'avons vu précédemment. L'enseignement de la géographie non plus n'est pas neutre et comme le disent certains : "La géographie ça sert d'abord à faire la guerre !". le rôle des cartes murales fut capital pour enseigner une géographie "française" nationaliste centrée sur Paris.

Voyez le réseau des chemins de fer disposés en toile d'araignée autour de la capitale… mais aussi l'étude des Pyrénées "françaises", comme si les montagnes ne pouvaient être étudiées que sur un seul versant ! Les Pyrénées sont d'abord pyrénéennes que diable ! Et il s'y est développé une civilisation fort originale au cours des siècles avec ses langues (basque, occitane et catalane) , ses coutumes, ses lois qui ne sont ni françaises ni espagnoles !…

Cette école fut voulue par la bourgeoisie républicaine, mais elle fut totalement inadaptée aux cultures ouvrières et populaires de ce siècle. Pourtant, elle fut en même temps désirée par de nombreux citoyens de nos villages qui aspiraient à l'émancipation du peuple. J'en veux pour exemple la lutte menée par un de mes arrière-grands-pères, Jean-Marie Aché, pour une école laïque et gratuite pour tous dans son village de Bondigoux (Haute-Garonne) à la fin du XIXe siècle.

Pendant son service militaire (qui durait à l'époque plusieurs années), il écrivait en français à ses parents qui ne lisaient pas la langue de Paris… pas plus d'ailleurs que l'occitan du village ! Aussi son père s'adressait-il au "châtelain" du lieu pour qu'il lui lise ces lettres, en échange d'une journée de travail bénévole… et autant pour l'écriture de la réponse !

Alors, Jean-Marie Aché comprit la nécessité d'alphabétiser les paysans… mais seulement en français, la langue du pouvoir… en pensant les libérer de leur dépendance envers les notables. C'est ainsi qu'après son retour de l'armée il prêta son concours à l'instituteur du village et qu'il donnait lui-même bénévolement des cours d'Éducation physique aux élèves.

On peut cependant regretter que les pères de cette école n'aient pas suivi les idées et les conseils avisés d'un Jean Jaurès qui fut à n'en pas douter un visionnaire de ce siècle-là, aussi bien quand il faisait l'apologie du bilinguisme que lorsqu'il prônait une coopération pacifique entre les peuples, ce qui excluait l'idée lamentable d'un nationalisme patriotard aux conséquences dramatiques.


Retrouver la mémoire

Depuis un siècle, l'école et les gouvernements successifs ont chloroformé les Français. Ce n'est pas pour rien si Monsieur Papon a tout oublié de ce qui s'est passé durant l'occupation et s'il ne se sent pas responsable.

On ignore l'histoire des nations avant leur conquête par la France des Capétiens, des empires et des républiques. On ne reconnaît pas les différences religieuses dans l'identité nationale : Juifs, Cathares, Protestants, Musulmans… On oublie toutes les résistances aux annexions, à la colonisation. On déforme toutes les tentatives d'autonomies politiques, culturelles ou linguistiques.

On gomme toutes les répressions, les tortures infligées par les monarchies et les républiques au cours des guerres européennes et coloniales : extermination des cathares et destruction de la civilisation occitane, invasion du Béarn et du Roussillon, partage du Pays Basque, conquête militaire de la Corse, traite des noirs, conquête de l'Algérie…

On minimise sous le couvert du sacro-saint secret d'État les crimes contre les droits de l'Homme : écrits racistes dans la littérature française du XIXe siècle envers les peuples d'Occitanie ; antisémitisme et xénophobie lors de l'affaire Dreyfus ; désinformation sur la Commune de 1871, sur les "boucheries" du général Nivelle et sur les mutineries réprimées durant la "Grande Guerre" ; secret encore gardé sur les répressions à Madagascar, durant la guerre d'Algérie, en Nouvelle-Calédonie contre les Kanaks…

On veut ignorer les responsabilités de l'État français dans le démembrement de l'empire ottoman lors du traité de Versailles en 1919 : on créa en effet des États-nations-unitaires à l'image de la France (Irak, Iran, Syrie, Turquie, etc…) sans se préoccuper des peuples qui, comme les Basques et les Catalans au XVIIe siècle, furent découpés en tranches de saucisson et répartis indifféremment entre des États artificiels.

C'est tout à fait flagrant pour les Kurdes auxquels on refusa la création d'un Kurdistan et qu'on dissémina sur quatre États ! De même pour les Arméniens et plus tard pour les Palestiniens. Le traité de Versailles est bien le pêché originel de la guerre de 1939 et de nombreux problèmes actuels.

Ce n'est pas pour rien si Aristide Briand lui-même refusa alors d'assister à la signature du Traité de Versailles, mêlant sa voix à tous ceux qui en France traitaient leurs auteurs de "Club des charcutiers"…

Entre la raison d'État et les droits de l'Homme il faut choisir ! Nous avons tous un devoir de mémoire. Avec l'historienne Suzanne Citron nous disons :
"Les cent fleurs d'une mémoire collective ouverte à tous les Français s'enracinent dans un terreau planétaire, puisqu' aujourd'hui être Français c'est venir des quatre coins du monde (…). La nation une et indivisible s'est enfermée dans l'orgueil d'une France mythique, supérieure, messianique, impériale au temps des colonies, hexagonale aujourd'hui, alors qu'elle est faite de fragments d'Europe, irrigués de sève africaine, asiatique, antillaise…"

Alors, quelle repentance pour l'école d'aujourd'hui ? On ne peut plus ignorer que la France est constituée de peuples, de cultures d'origines différentes. Nous sommes tous des descendants, non pas de Gaulois mythiques, mais de Ligures, d'Ibères, d'Aquitains, de Grecs, de Celtes, tous peuples de la protohistoire, et aussi bien sûr de Romains et de Wisigoths, de Juifs, d'Arabes et de Berbères… sans compter tous les peuples du Paléolithique et du Néolithique qui ont vécu dans nos régions au commencement de l'Humanité.

Nous sommes bien des enfants d'émigrés appelés à vivre non pas dans des États-nations dépassés, mais dans une Europe des Peuples et des Régions historiques, qui ne pourra pas faire l'impasse des solidarités et de la subsidiarité.

Jòrdi LABOUYSSE

 

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